Tract Hebdo – Nous disons, tout de go, au gouvernement Sonko 2, que Tract Hebdo soutient pourtant, que lui et son ministre ‘Mouss’ Guirassy font fausse route. C’est le mirage du tout-numérique. Tous les pays qui s’y étaient lancés font marche arrière vers les bons vieux livres pour lire et les cahiers pour écrire. Au Sénégal, en revanche, l’annonce fait l’effet d’un triomphe médiatique : des milliers de tablettes (10.000) vont être déversées dans nos lycées. Le narratif officiel est bien rodé : ‘réduire la fracture numérique’, ‘entrer de plain-pied dans le deuxième quart en 21ème siècle’. On nous dépeint un futur radieux où l’élève du Saloum, tablette en main, accède à la bibliothèque universelle. Pourtant, la réalité est plus prosaïque. Dans des zones où le réseau électrique relève du miracle quotidien, on se demande bien comment ces bijoux technologiques survivront à leur première décharge. À moins que le ministère n’ait prévu de fournir un groupe électrogène avec chaque étui de protection ?
Le choc des idéologies : gadget contre humain
Le débat s’enflamme et les lignes de fracture habituelles se dessinent : à gauche, l’indignation. On dénonce une ‘politique du paraître’. À quoi bon offrir un écran de tablette numérique à un enfant qui étudie dans une classe dont le toit menace de s’effondrer au prochain hivernage ou qui étudie déjà sous un abris improvisé ? L’humain est le grand oublié : des enseignants démotivés, aux indemnités de logement qui s’évaporent dans les méandres de l’administration, font face à des classes de 80 élèves avec, pour seule arme, un stylo bille sec. À droite, ce serait l’enthousiasme libéral. On salue le ‘saut technologique’. L’important, nous dit-on, c’est l’employabilité. Qu’importe si l’accord du participe passé devient une relique du passé, tant que l’élève maîtrise l’interface utilisateur. On prépare de futurs ‘consommateurs connectés’ pour le marché mondial, quitte à sacrifier la profondeur de la pensée critique au profit de la rapidité du clic.
Le naufrage du sens
L’Éducation Nationale ressemble aujourd’hui à un paquebot en dérive. On s’affaire à repeindre la coque avec les couleurs vives du modernisme pendant que, dans la salle des machines, le moteur prend l’eau de toutes parts.
La question de la pérennité de cet investissement est sur toutes les lèvres. Dans un pays où la débrouille est une institution, combien de ces tablettes finiront par alimenter les étals du marché noir de Colobane ? Vendues sous le manteau pour payer, ironie suprême, les frais d’inscription ou les fournitures de base que l’État ne garantit plus. Nous le demandons à Mouss Guirassy, qui aime tant à utiliser l’expression ‘donner du sens au sens’.
La dictature de l’image
Mais qu’importe le fond, pourvu qu’on ait l’image. Sur les pages Facebook et Instagram du ministère, les clichés sont léchés : des élèves souriants, une lumière parfaite, et le reflet bleuâtre de l’écran sur les visages. La communication a remplacé la pédagogie. On ne réforme plus pour instruire, on réforme pour ‘poster’.
Pendant que le numérique brille sous les projecteurs, l’école de la République, celle qui forge les citoyens et non des profils LinkedIn, s’éteint doucement dans l’indifférence technologique.
Dibor Faye, Journaliste
Avec Ousseynou Nar Gueye, Fondateur
Tract Hebdo
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