Vue d’avion, la barre d’immeuble du bâtiment 5 n’est pas dénuée de beauté, la caméra s’approche, se pose sur un visage parmi ceux qui pleurent ce jour-là, dans cet appartement silencieux, une morte. Et l’on sait, dès le début du nouveau film de Ladj Ly qu’on ne quittera plus des yeux la jeune Anta Diaw. C’est elle, la star de Bâtiment 5, au cinéma ce mercredi 6 décembre. Le retour quatre ans après Cannes et le triomphe du réalisateur des Misérables, plus de 2 millions d’entrées.

La comédienne, qui ne l’est pas de profession (mais déjà dans Le Jeune Imam) interprète Haby, logée dans ce bloc de béton avec mère, frère et sœurs, employée aux archives de la mairie, et investie dans l’aide sociale à travers une association. Souriante, disponible aux demandes d’APL sous lesquelles croule son bureau, elle semble en « pincer » pour Blaz, jeune homme dont la colère va monter tout au long du film. Il y a de quoi.

Ces familles, pour la plupart d’origine africaine, vont être délogées brutalement par un jeune maire nommé par intérim après le décès soudain du précédent. Pierre est un pédiatre, Français bon teint, discipliné, rationnel, clairement à droite, on reconnaît Alexis Manenti dans le rôle d’un homme qui ne connaît rien aux réalités des quartiers de sa banlieue, un type engoncé, l’air tétanisé, accumulant par ignorance les pires décisions. C’est mal parti, de tous les côtés, et, quand Haby découvre les projets de réaménagement du quartier en cours, elle décide de se battre.

Raté, mais

Il ne manque plus qu’un premier adjoint originaire du quartier des immigrés, au double discours, qui essaie de sauver sa peau aussi bien vis-à-vis de sa communauté d’origine que dans sa carrière d’élu, en essayant de faire comprendre à ce petit coq de maire que ça risque de tourner très très mal en s’y prenant ainsi. Le problème du logement, c’est aussi les restaurants clandestins qui mettent le feu à l’immeuble, les parkings de cité transformés en garages à ciel ouvert, car tout ne va pas dans le même sens. Même si la charge du film est à peu près aussi lourde que celle des CRS requis sans discernement à la moindre incartade.

On aurait pu appeler ce film La Cage d’escalier tant s’y déroulent les scènes clés : pas d’ascenseur depuis des années, alors, que ce soit pour y descendre le cercueil de la défunte ou pour vider en quelques heures tous les foyers qui ont fait leur vie dans l’immeuble, elle est un symbole « vivant ». C’est sans doute d’ailleurs en montant ces marches, en regardant les murs maculés et suintants, les fils électriques qui pendouillent que monsieur le maire se rend compte de la « vraie vie » de ses concitoyens.

Ladj Ly n’a pas réussi ce film, même si les lignes architecturales, les espaces sont visiblement dans son œil. Sur le fond, on le sent gonflé de tout ce qu’il a voulu raconter de sa biographie (ses parents ont été brutalement délogés de leur appartement enfin payé dans la cité des Bosquets de Montfermeil), mais il hésite entre le documentariste qu’il a été et le cinéaste talentueux que le précédent film a révélé. Ici, formidable scène où les familles tentent de sauver les meubles par les fenêtres, approche ultrasensible des visages et des corps. Le problème, c’est qu’on ne sait plus si l’on voit une série, un reportage du journal télévisé, un téléfilm, tous les genres se mêlant dans ce long-métrage pourtant de cinéma.

À voir quand même…

Malgré tout, ce film assez raté est passionnant à voir parce que le réalisateur y embrasse le problème par tous les bouts : faut-il vraiment reconstruire un bâtiment avec appartements pour famille nombreuse vu le résultat que ça donne ? Comment éviter que les émigrés africains ne jalousent pas les émigrés syriens invités chez le maire à Noël ? Enfin, entre rage improductive et engagement citoyen pour changer la donne (un chemin qu’a emprunté aussi le cinéaste à Montfermeil), on imagine de quel côté bat le cœur du réalisateur, qui a travaillé avec le même scénariste pour ce qui se présente comme le second volet d’une trilogie.

Alors, pourquoi aller voir Bâtiment 5 quand même ? À l’heure où les couteaux sortent, où les gangs rivaux se déchaînent, où le sentiment d’injustice peut pousser à la folie (et si l’on extrapole à l’extrémisme sous toutes ces formes), cette exploration des raisons de la colère mérite quand même le détour, ne serait-ce que pour débattre des enjeux sociologiques qu’il pointe. Et puis on y verra, sans plus l’oublier, Anta Diaw, qui de la première à la dernière scène s’impose parce qu’elle y incarne, elle, la potentielle future maire du film. Cette réplique incontournable : « Je suis une Française d’aujourd’hui. »