AOC 4 – ‘Fatou Sow Sarr, sociologue, sur la situation de la femme au Sénégal : ses études et recherches, trop sous-cotées’

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Le 10 septembre 2018, Sada Kane recevait dans son émission « L’entretien », la sociologue Fatou Sow Sarr sur le sujet du statut de la femme dans la société sénégalaise. Quand on termine de visualiser les 54 minutes de cet échange, une conclusion saute à l’œil : au Sénégal, beaucoup de chercheurs et universitaires sont sous-cotées. Leurs œuvres et études sont également sous-cotées. Et par les gouvernements du Sénégal et par le peuple.

Ils sont sous-cotés car ils ne sont ni lus ni écoutés. Et ce n’est pas parce qu’ils occupent l’espace médiatique qu’on les entend. Non. Cela ne fait du bien qu’à leur personne (la célébrité) et non à leurs recherches, leurs œuvres. Prenons le cas de Fatou Sow Sarr. Elle est sociologue, spécialiste du genre, professeure à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar et auteure d’une trentaine d’ouvrages et 13 articles autour de l’égalité homme-femme, l’entreprenariat féminin, …

Fatou Sow Sarr est une très bonne cliente des médias. Et cela fait des années qu’elle se bat pour la réhabilitation de la résistante Ndatté Yalla dans l’histoire du Sénégal. Et au Sénégal, Ndatté Yalla ne revient dans la mémoire collective que pendant la journée du 8 mars. C’est une des rares femmes qui peut expliquer clairement la loi sur la parité; mais n’empêche, nombreux sont les journalistes qui l’invitent et les citoyens sénégalais qui l’écoutent, qui pensent que la loi sur la parité équivaut à l’égalité homme-femme. Ces dernières années, on l’entend souvent alerter sur la situation de la famille au Sénégal, mais cela n’a pas l’air d’inquiéter les gouvernants et gouvernés. Malgré ses nombreuses sorties médiatiques, les réponses scientifiques qu’elle apporte à nos problèmes de société ne sont pas encore entendues.

Dans cette émission de « l’Entretien » (elle aussi sous-cotée), en compagnie de Sada Kane, elle revient sur l’histoire de Ndatté Yalla, sur la place des femmes dans l’histoire politique du Sénégal, sur l’introduction du genre à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, sur la parité, sur la présence des femmes en politique, sur la famille, la polygamie, ect. Et s’il y a une vidéo que vous devez absolument regarder sur la situation de la femme au Sénégal, c’est bien celle-ci. La femme sénégalaise y est certes l’élément principal mais d’autres thématiques essentielles sur notre société y sont abordées et qui font écho à l’actualité du moment au Sénégal. En écoutant Fatou Sow Sarr argumenter et expliquer des faits de notre société en s’appuyant sur des chiffres et études de terrain, l’on pourrait se poser plusieurs questions : les combats que nous menons sur les droits des femmes au Sénégal prennent-ils en compte les réalités que vivent les femmes rurales ? Est-ce qu’une femme sénégalaise vivant au fin fond du pays s’identifie-t-elle à travers la femme sénégalaise qu’elle voit dans la plupart des séries sénégalaises (des femmes souffrant certes mais dans un luxe pimpant) ? Faut-il abandonner certaines de nos pratiques anciennes au nom de la modernité ? Ecoutons-nous assez les sociologues et chercheurs pour connaitre les vrais problèmes qui menacent notre système social ? En se concentrant sur la scolarisation des filles, ne sommes-nous pas en train de rater des choses sur celle des garçons ? Voilà autant de questions qui vous interpelleront à la suite de cette émission. En voici quelques temps forts que je souhaiterais partager avec vous.

L’absence des femmes dans l’histoire de la résistance du Sénégal

Fatou Sow Sarr est connue pour ses travaux sur les femmes du Walo et plus particulièrement sur Ndatté Yalla et c’est naturellement sur celle-ci que débute l’émission. Au-delà de l’histoire du talatay Nder, la sociologue rappelle d’autres faits de l’histoire du Walo qu’on ne nous raconte pas souvent. Ceux sur le pouvoir politique et économique qu’avait Ndatté Yalla. Son pouvoir vis-à-vis des hommes de sa propre communauté mais aussi et surtout vis-à-vis du colon. Et c’est le même type de pouvoir qu’on retrouvait chez Aline Sitoé Diatta. Fatou Sow Sarr rappelle donc que les premières résistantes au Sénégal, du nord au sud, c’était des femmes. Mais lorsque les historiens parlent ou transmettent l’histoire du Sénégal, ce sont les hommes qui sont mis en avant. Et cela fait croire que l’histoire de la résistance au Sénégal commence avec les hommes : les Lat Dior, Alboury Ndiaye, … Et pourtant la résistance de Lat Dior face aux colons vient 30 ans après celle de Ndatté Yalla.

Cette première partie de l’émission est rafraichissante. Elle nous plonge au cœur de notre histoire. Celle que l’on ne connait pas. Celle que l’on ne nous a pas transmise intégralement et fidèlement. Et cela nous montre que nous ne connaissons pas notre histoire. Ce qui expliquerait pourquoi nous sommes si souvent permissifs à l’histoire et à la culture de l’Occident. Pourquoi nous manquons si confiance en nous. Or, tous les peuples des grandes nations ont été façonnées par l’histoire de leurs figures historiques. Une des tares de la jeunesse sénégalaise et par extension de la jeunesse africaine, c’est que nous ne connaissons pas suffisamment l’histoire de nos peuples et celle de notre continent. Cette partie de l’émission pousse le spectateur à la réflexion et à la recherche d’informations sur une partie de l’histoire du pays.

Comment la question du genre a été introduite à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar ?

C’est l’une des réponses qu’on découvre dans cette émission. Elle n’a pas été la seule à avoir tenté d’introduire le genre à l’université de Dakar. Les figures historiques du féminisme au Sénégal telle que Awa Thiam, auteure de « La parole aux négresses », ont essayé. Elles avaient en face, une forte réticence de leurs collègues universitaires, des hommes pour la plupart. Quand elle est revenue à la charge avec ce projet, Fatou Sow Sarr a d’abord investigué sur le refus de ses collègues intellectuels. Elle a compris que certains mots utilisés par ses prédécesseures constituaient un blocage (droit, égalité, …). « L’universitaire, il faut lui parler un langage universitaire », précise Fatou Sow Sarr. Elle écrit donc un article scientifique où elle démontre que le genre, c’est de la science et le féminisme, c’est de l’idéologie et que cette thématique avait bien sa place à l’université. Elle y parvient finalement non sans difficultés et avec le soutien du Professeur Djibril Samb, directeur de l’IFAN à l’époque. En 2004, le laboratoire genre fut créé à l’UCAD.

Cette partie de l’émission fait (re) découvrir deux phénomènes majeurs dans notre pays. Le premier phénomène est que le milieu universitaire, majoritairement masculin, est le plus conservateur, voire hostile aux questions autour du féminisme et du genre par rapport au reste de la population sénégalaise (politiques, religieux, citoyens lambda, …). La sociologue l’affirme d’ailleurs dans l’entretien. Pour ne pas heurter leur sensibilité ou menacer « leurs privilèges » d’hommes, l’on est obligé de revoir l’utilisation de certains mots pour obtenir un dialogue puis une avancée sur une question de droit des femmes au Sénégal. Les exemples donnés par Fatou Sow Sarr sont édifiants. Qu’un tel constat se fasse dans un lieu aussi symbolique que l’université qui est censée être à la tête sur ces questions, fait peur et rire à la fois.

Le deuxième phénomène est étroitement lié au premier : il s’agit de la langue. Lorsque le message sur les droits des femmes au Sénégal est transmis en wolof, il est beaucoup plus compréhensible et naturellement accepté par tous. Ce qui n’est pas le cas lorsque le français est utilisé. Là encore, les exemples de Mme Sarr font réfléchir et elle remet sur la table, l’importance des langues nationales dans la construction de notre société.

La parité n’est pas la finalité, c’est un moyen d’accéder à l’égalité homme-femme.

La sociologue estime que c’est une décision politique (au temps des colons) qui a exclu les femmes sénégalaises au pouvoir, et qu’une décision politique vienne rétablir cet équilibre est tout à fait salutaire.

Nombreux sont les Sénégalais qui pensent que la loi parité équivaut à une égalité homme-femme dans toutes les sphères de la société (en politique, dans les administrations, à la maison, …). Ce qui n’est pas le cas, la parité ne s’adressait qu’à l’espace politique et sur la base de compétences.

Cette partie de l’émission réconciliera donc plus d’un avec la loi sur la parité. Fatou Sow Sarr y étale les coulisses et quelques éléments de contexte sur la préparation de cette loi. Sur la répartition des tâches et échanges entre les femmes, le président Wade, les chefs religieux et des hommes politiques comme Tanor Dieng et Moustapha Niasse.

Les questions et réponses entre Sada Kane et son invitée autour de la parité font réagir. L’on y redécouvre l’un des fondements de la loi parité : si les femmes sont nombreuses à l’Assemblée nationale, elles vont défendre les lois en faveur des autres femmes qu’elles représentent. Le calcul est juste et logique en théorie. Mais dans la réalité, les rares femmes qui s’engagent en politique « dealent » avec les hommes de leurs partis et passent ainsi sur l’occasion de prendre un poste de responsabilité. Et les rares femmes qui sont également au sommet de l’Etat sont souvent silencieuses sur les questions liées aux droits des femmes. Si tel est le constat actuel, la question que l’on pourrait se poser est de savoir si avoir un nombre important de femmes dans l’assemblée peut-il inverser ces faits ? L’histoire nous le dira.

Il est peut-être nécessaire de revenir sur cette question de parité en le présentant tel qu’il est : un moyen de revenir à un équilibre qui existait déjà dans nos sociétés traditionnelles de notre véritable histoire (et non celle de l’occident ni du monde arabe qui ont bouleversé notre système social). La sociologue met encore là en évidence, le niveau de notre méconnaissance de notre histoire.

Alerte, la famille sénégalaise est en déclin

42% des enfants au Sénégal ne vivent pas avec leurs deux parents. Avec un chiffre aussi alarmant, Fatou Sow Sarr nous pose ces questions fondamentales : Que deviendra le 3ème âge de demain ? Comment recevront-ils de l’affection qu’ils n’ont jamais donné à un enfant ?

La sociologue alerte sur l’urgence de travailler sur la problématique de la famille au Sénégal et d’en faire une question politique. Cela évitera une catastrophe à la française, du genre de celle survenue lors de la canicule de 2003 où des personnes âgées sont décédées car n’ayant pas eu d’assistance de leurs enfants ou proches.

Par ailleurs, les problèmes de famille reviennent sous une autre forme de nos jours : dans les ménages. D’une part, certaines femmes disent qu’elles ne sont pas féministes et que c’est aux hommes d’assurer leurs devoirs (subvenir à toutes les charges financières de la famille) et les hommes se disent aussi que certaines femmes qui ont les moyens doivent participer dans les charges familiales. Dans ces situations, on n’est clairement pas dans une démarche de construction d’une famille et cela aura des répercussions sur le futur de notre société.

La polygamie, la situation difficile de certains hommes au Sénégal (car oui, il n y a pas que les femmes qui subissent des injustices dans notre société), la faible présence des filles dans l’enseignement supérieur, la sous-scolarisation des garçons dans certaines villes du Sénégal, les inégalités dans certains corps de la fonction publique sont entre autres d’autres thèmes abordés dans cet entretien tout aussi riche qu’une étude sur la société sénégalaise.

Aminata Thior

aminata2s@gmail.com

Ingénieure Télécoms, blogueuse, activiste, féministe, booktubeuse et afropreneure (Sétalmaa)

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