Apprendre grâce à la crise du Covid-19 : L’école à la une de l’actualité

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Une classe à l'école de Pikine, dans la banlieue de Dakar, le 30 janvier 2018 afp.com/SEYLLOU

Aujourd’hui, il a fallu le Covid-19 pour que toutes les Nations rendent hommage aux enseignants, aux personnels soignants, que l’école et bien sûr la santé reviennent au cœur de tous les débats.
En effet, ces deux secteurs, abandonnés ces dernières décennies par les politiques publiques, sont partout dans le monde, à la une de l’actualité. Il a fallu les périodes de confinement pour que les différents acteurs dont les parents découvrent les difficultés auxquelles sont quotidiennement confrontés les enseignants pour accompagner leurs enfants.

Au confinement, devenu long et insupportable, s’ajoutent les conséquences économiques que la crise pourra engendrer. Les responsables politiques choisissent de convaincre pour ne pas dire de pousser les parents à retourner, soi-disant, progressivement au travail. Pour cela, la réouverture prématurée des écoles se met en place avec des avis très partagés entre l’État, les collectivités locales, les familles et les enseignants. Tous ces acteurs sont pour la réouverture mais à condition de disposer en amont des moyens nécessaires dont les masques, les gels, les salles et les espaces, pour accueillir les jeunes, etc.

De toute façon ce qu’il faut retenir c’est que tout le monde reprend conscience du rôle fondamental de l’école pour faire acquérir des valeurs perdues dont l’éducation civique, l’hygiène et la sécurité tant décriée par les établissements. On parle également de décrochage scolaire et d’inégalités vis-à-vis de l’accès aux outils pédagogiques dont les NTIC, etc.

La question qu’il faudra se poser c’est de savoir si cette crise sanitaire qui par ricochet entraine celle de tous les autres secteurs, nous amène vraiment à changer de paradigme et à mener les réformes nécessaires. Cela devra être le cas si on accepte l’idée selon laquelle, « on apprend toujours par essai-erreur, grâce aux problèmes, grâce à la crise du Covid-19 ».

Pour nous, il s’agit de rétablir l’école publique de la République qui avait permis à de nombreuses familles de prendre l’ascenseur social et quels que soit les milieux sociaux où elles étaient issues. Cette école où on donnait à chaque citoyen une vraie éducation civique, l’accès à la culture ; Cette école où la mixité sociale était de rigueur ; Cette école où les enseignants étaient formés, très bien formés en amont avant leur premiers face-à–face pédagogiques ; cette école où les parents étaient impliqués dans la scolarité de leurs enfants ; cette école où l’orientation était choisie et non subie. Pas cette école sous « le diktat de la finance internationale » pour reprendre les constats de Stéphane Hessel.

Dans mon ouvrage « Enseigner en banlieue, une mission possible », paru en 2015 aux éditions Chronique sociale, j’alertais l’Éducation nationale sur sa refondation nécessaire. En effet, j’avais diagnostiqué un contexte particulier, celui des banlieues et apporté aux différents acteurs et chercheurs du champ de l’Éducation et de la formation, des outils précieux quant à la compréhension des éléments factuels de ce terrain. C’est vrai que le ministre de l’Education, par hasard ou peut-être après la lecture de l’Ouvrage que je lui ai offert, s’est inspiré des recommandations que j’ai formulées, et engagé quelques réformes dont les dédoublements, la mise en place d’effectifs réduits dans les zones dites « réseaux d’éducation prioritaire (REP) », l’attribution d’une prime pour inciter les équipes pédagogiques à s’engager pour des années dans le même établissement, condition nécessaire pour stabiliser les équipes et pour assurer un meilleur suivi des élèves et assurer les montées pédagogiques.

Ces actes sont bien évidemment à saluer. Mais il faut aller plus loin que ces réformettes. Il faut que l’on cesse la communication politique et que l’on arrête de prendre des mesures souvent callées aux calendriers et aux calculs électoraux. Les réformes du système ne doivent pas être soumises aux aléas de l’électoralisme à court terme. Les responsables politiques devront transcender les clivages et les conflits idéologiques pour trouver des consensus qui ne soient pas remis en cause à chaque alternance politique.

Les différences d’idées et la compétition électorale existeront toujours. Les programmes politiques seront encore longtemps écrits pour le court terme : celui des échéances électorales. Mais, l’éducation a besoin du long terme. Comme le démontre Philippe Meirieu, « la priorité de l’école est loin de se limiter à quelques réformes techniques. Elle interroge tout notre fonctionnement social et toutes nos options politiques ». Il ne s’agit pas de traiter les symptômes en laissant se développer le mal. Il faut plutôt stimuler les actions de prévention.

Celles-ci consistent non pas à prôner l’égalité des chances mais de mettre en place des dispositifs et des infrastructures qui permettent à chaque jeune de se former et de réussir son projet de vie. Ce n’est pas le cas. L’école telle qu’elle fonctionne continue d’accroitre les inégalités sociales, pour reprendre les termes de Pierre Bourdieu.
Suite à ce modeste diagnostic, nous recommandons : l’augmentation des dotations horaires globales afin qu’un accompagnement personnalisé puisse correctement se mettre en place pour ceux qui en ont le plus besoins notamment dans les milieux défavorisés et que les classes à effectifs réduits puissent s’élargir jusqu’au lycée ;

De retravailler l’orientation dès le collège. Pour cela il faut réformer les systèmes d’évaluations des élèves. L’évaluation formative doit être privilégiée. Il s’agit de surveiller régulièrement la progression de chaque élève. Grâce à des évaluations diagnostiques et la mise en place de dispositifs de remédiations on pourra y arriver. L’objectif n’est pas de trier et de sélectionner les meilleurs et de déverser ceux qui ont des difficultés dans les voies de garage dont les lycées professionnels mais de permettre à chaque jeune de progresser, de se former en fonction de ses besoins et de son projet de vie ;

De réformer la Gestion des ressources humaines enseignantes. Il s’agit de revoir le recrutement des personnels. Au lieu de recruter du personnel pour faire la garderie, phénomène constaté dans certaines zones prioritaires, il faut former en amont les enseignants, grâce à un système d’alternance école/face-à-face pédagogique. Il s’agit également de renforcer les dispositifs de formation continue, les plans académiques de formation (PAF) et veiller à ce que ceux qui en ont le plus besoins s’y inscrivent. Souvent ce ne sont pas les nécessiteux qui suivent les formations ;
De revaloriser le statut et la rémunération des enseignants. Le métier s’est dévalorisé. Il est déclassé et ne donne plus envie d’y faire carrière.
Toutes ces réforment nécessitent l’implication de l’enseignant qui est au cœur du système. En effet, intégrer le métier d’enseignant ne s’improvise pas, mais se construit en amont et tout au long de notre carrière. En effet, comme le constate Georges Le Meur, « les obsolescences et les évolutions socioculturelles font qu’il y a de plus en plus nécessité d’une formation complémentaire à celle dispensée par la formation initiale ». Depuis plusieurs décennies l’emploi d’enseignant connaît un développement considérable qui nécessite de nouvelles compétences et une mise en œuvre spécifique. Pour être très compétent et le rester, l’enseignant doit s’autoformer, apprendre à travailler davantage en équipe autrement pour faire progresser tous les élèves. Il s’agit d’une dynamique qui s’est mise en place lors du confinement, période durant laquelle le télétravail via les NTIC a montré son efficacité.

Aussi en devenant enseignant fonctionnaire, l’enseignant rentre dans un service public qui porte une histoire, des valeurs et est chargé par l’État de missions précises à mettre en œuvre de façon éthique et responsable. Éthique dans ce sens qu’il doit porter auprès des élèves les valeurs prescrites de la République telles que la liberté, l’égalité et la fraternité.

Voilà en résumé quelques éléments d’appréciation de l’actualité qui nous permette de voir comment apprendre grâce à la crise et qui nous donnent quelques raisons d’espérer.

Momar-Sokhna DIOP Professeur d’économie-gestion Ecrivain