Arts : la Colonie, QG parisien de l’intelligentsia afropéenne

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En deux ans d’existence, ce bar parisien s’est imposé comme un lieu singulier de débats et d’expos, devenant le QG de l’intelligentsia afropéenne.

«Penser le jour, danser la nuit. » La formule de l’artiste franco-­algérien Kader Attia pourrait à elle seule résumer La Colonie, l’espace multifacette qu’il a créé avec son associé Zico Selloum. « J’ai longtemps arpenté les lieux de débats, l’EHESS entre autres, et je me souviens de fins de colloque où nous échouions systématiquement dans des pubs irlandais pourris, grince le lauréat du prix Marcel-Duchamp 2016. Et l’on regrettait toujours de ne pas pouvoir continuer à discuter autour d’un verre dans un endroit sympa, festif. »

Ouvrir un lieu alternatif dans lequel les connaissances se partagent et les milieux se mélangent devient bientôt une nécessité. Kader Attia, brièvement taulier du café Chéri(e), dans le quartier de Belleville, apprend qu’un immeuble, un ancien atelier textile devenu une boîte de nuit afro-latino (la Casa 128), est disponible au 128, rue La Fayette, dans le 10e arrondissement de Paris.

« Il avait été abandonné pendant huit ans. Nous avons sorti 92 camions d’ordures : déjections de pigeon, coffrages hors d’âge, horribles miroirs en plexiglas… Les travaux ont duré pendant presque trois ans. » Pour une facture évaluée à près de 1 million d’euros. Une haute verrière est ajoutée sur le toit. Des canapés joufflus, d’antiques tables basses, un mobilier de brocante viennent compléter la déco, à mi-chemin entre bar branché berlinois et salon familial des années 1980.

Hors des sentiers battus de la pensée

Hype mais cosy, pointue mais ouverte à tous, La Colonie (les lettres sont barrées sur le logo) peut enfin ouvrir le 17 octobre 2016. Une manière de rendre hommage aux manifestants algériens victimes de la répression meurtrière de la police française le 17 octobre 1961. Et de marquer l’engagement politique de l’établissement, devenu incontournable dans la capitale pour qui aime s’aventurer hors des sentiers battus de la pensée et des dancefloors.

En semaine, le lieu est un havre de paix dans un quartier au trafic dense. Un public bigarré – de genres, de couleurs, de milieux sociaux – vient se désaltérer, travailler, discuter ou lire. Derrière l’un des deux comptoirs du vaste rez-de-chaussée (263 m2), des étagères accueillent d’ailleurs Picasso, Apollinaire, Camus ou Perec, pour qui voudrait s’élever tout en levant le coude. Des œuvres sont parfois accrochées à l’étage. Ainsi, depuis le 17 octobre, une sélection d’affiches cubaines réalisées entre 1966 et 1990 donne à voir les revendications des peuples non alignés.

NOTRE LIEU N’EST PAS INTIMIDANT. IL CRÉE DES PONTS ENTRE DES INTELLECTUELS DE GRANDE ENVERGURE ET UN PUBLIC D’ANONYMES, DE MILITANTS, DE SYNDICALISTES

À partir du vendredi soir, La Colonie est une ruche. La programmation fournie d’expositions et de colloques, sur laquelle Kader Attia veille personnellement avec trois autres personnes, attire un public dense d’universitaires, mais pas seulement. « On m’a suffisamment fait comprendre dans ma jeunesse que tel ou tel endroit n’était pas pour moi, glisse le patron, qui a grandi à Garges-lès-Gonesses. Notre lieu n’est pas intimidant. Il crée des ponts entre des intellectuels de grande envergure – comme Achille Mbembe, Ta-Nehisi Coates ou Françoise Vergès, une habituée de la maison – et un public d’anonymes, de militants, de syndicalistes, de simples voisins… L’idée, c’est de créer du commun, de tenter de défragmenter, de décloisonner la société dans laquelle nous vivons. Mais aussi de redonner de la “physicalité” à un monde digital. »

La formule connaît un vrai succès. Et lors d’événements qui pourraient paraître hermétiques (« Theory Now : réengager la pensée », en novembre 2016, par exemple ; le Salon du livre d’art des Afriques en octobre 2017), la jauge de 200 personnes est largement atteinte. Preuve que le lieu a su fédérer un public de convaincus et de curieux.

« Et que, dans cette société, il y a plus de gens qui veulent écouter un autre discours que celui diffusé dans les médias de masse qu’on ne le croit ! » Cet « autre discours » ausculte les « trous de mémoire » de l’histoire de France, questionne les identités, encourage la décolonisation des savoirs (entre autres), interroge la légitimité des ONG en Afrique ou dénonce le « privilège blanc ». D’accord ou non, chacun est invité à venir débattre dans l’atrium plutôt que de s’écharper sur internet par posts interposés.

CE QUI SERAIT FORMIDABLE, C’EST QUE D’AUTRES S’APPUIENT SUR NOTRE EXEMPLE ET CRÉENT D’AUTRES COLONIES

Un lieu culturel menacé

En soirée, les tables sont poussées sur les côtés, et la pensée cède la place à la danse. Si Kader Attia a d’abord joué lui-même au maître de cérémonie en passant ses propres vinyles, des invités réguliers (DJ Click, DJ Bullit) rapportent aujourd’hui des sonorités d’ailleurs (Balkans, Andalousie, Afrique du Nord, éthio-jazz…) sans oublier de miser sur des valeurs sûres de la variété internationale qui plairont à tout le monde. « Il faut que ça reste chaleureux, précise le patron. Si l’on ne fait que de l’électro minimale allemande ou, comme récemment, de la scène libanaise noise expérimentale, ça va se transformer en d’autres formes de conférences ! »

Bien installée dans le paysage culturel et intellectuel parisien, La Colonie est pourtant menacée. Elle est visée comme d’autres lieux trop « remuants » par des associations de riverains qui se plaignent du bruit. Autofinancé, l’établissement ne subsiste que grâce aux recettes du bar. Kader Attia et son associé travaillent pour l’heure comme bénévoles, et les gains, outre le paiement de la dizaine de salariés, servent – entre autres – à financer la venue des invités. Un billet aller-retour peut coûter cher lorsque l’on fait intervenir, comme cela a été le cas, Silvie Memel Kassi, directrice du Musée des civilisations de Côte d’Ivoire.

« Il faut profiter de La Colonie, car nous ne savons pas encore combien de temps nous allons tenir », annonce l’artiste d’un air grave. Mais Kader Attia veut voir plus loin. « Ce qui serait formidable, c’est que d’autres s’appuient sur notre exemple et créent d’autres colonies, plus grandes, plus petites, un peu partout, de manière à ce qu’on puisse continuer à élaborer des contre-récits. »

Léo Pajon ( J.A)

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