« Au Mali, la France doit cesser la croisade prédatrice et paternaliste » (Opposant francais)

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Le sergent Yvonne Huynh (à gauche) et le brigarier Loïc Risser, tués le 2 janvier 2020 dans une attaque au Mali.

« Après l’annonce des militaires français tués au combat au Mali par une mine dont leur véhicule blindé ne les protégeait pas, une autre très mauvaise nouvelle arrive. Une action militaire de l’armée française aurait tué des civils maliens réunis par un mariage. Si elle est confirmée, l’information a un contenu terrible sur le plan humain. Mais aussi politique et militaire.
Il s’agira d’un seuil franchi. Une nouvelle étape de la situation et de l’engagement des gouvernements français au Mali. Une nouvelle fois et après sept ans de présence, cinq mille militaires engagés en permanence sur le terrain pourra-t-on avoir un débat parlementaire sur le sujet, une ligne stratégique exposée et un vote ?
Au cas présent, bien sûr, il faut être très prudent dans l’appréciation de l’évènement meurtrier. La propagande fait rage de chaque côté des protagonistes. Mais cela ne doit empêcher ni l’analyse critique, ni l’exigence de clarté et de délibération publique qu’un pays démocratique se doit à lui-même.
Depuis le premier jour en 2013 notre famille politique suit politiquement les évènements du Mali (https://melenchon.fr/…/themes/international/afrique/mali/). Nous avons été d’abord tous seuls à réfléchir à haute voix, à interroger puis à mettre en cause le raisonnement à l’œuvre. Pendant longtemps on en est resté en France au délire traditionnel qui accompagne les expéditions militaires. Les pouvoirs savent se mettre en scène. Comment oublier Sarkozy au milieu des drapeaux tricolores en Lybie, Hollande de même en costard-cravate au milieu des mêmes petits drapeaux tous neufs, agités avec ferveur ? Les militaires français tués au combat sont célébrés, comme c’est le devoir du pays qui a ordonné leur engagement et à qui ils ont obéi comme c’est leur devoir. Mais chaque phase d’union autour des cercueils et des drapeaux fonctionne aussi comme une ferme incitation à garder pour soi les critiques. Les bellicistes et leurs tireurs de ficelles ont tôt fait de transformer toute critique de l’action en offense aux morts. Cela aussi est un classique de ce type de situation.
Nous raisonnons à l’inverse : plus il y a de morts, plus le devoir de lucidité et de clarté est grand. D’abord à l’égard de ceux qui sont morts, ensuite à l’égard de ceux à qui on ordonne d’en prendre le risque, enfin à l’endroit de ceux qui ont à en subir les conséquences. Des militaires français les premiers ont affirmé publiquement qu’une intervention armée sans objectif politique connu et annoncé est vouée à l’échec. La guerre n’est pas un jeu vidéo. La guerre est par essence meurtrière et ses actes irrémédiables. Nous devons être économes de la vie de ceux à qui nous commandons le combat car ils y risquent leur vie et celle des autres. Donc nous devons être scrupuleux dans nos prises de décisions.
C’est le moment de se souvenir aussi que tout ceci est fait en notre nom collectif, que nous le voulions ou pas. La France, c’est nous tous. À l’heure où les pouvoirs néolibéraux successifs ont provoqué le déclassement de la puissance matérielle de notre pays, notre force collective ne vaut que par les principes que nous respectons aux yeux de tous et par les méthodes que nous employons pour les servir. Devenus incapables de produire des masques en tissu ou des vaccins et, quand il y en a enfin, incapables de les distribuer, les Français ne valent que par l’idée qu’on s’en fait. Une nouvelle déroute morale, politique et militaire serait trop cher payée l’erreur d’avoir donné le pouvoir au macronisme.
D’autant que les évolutions annoncées par la ministre Florence Parly sont peu rassurantes : maintien de Barkhane sans aucun calendrier ni condition. Et une réduction des effectifs humains engagés. D’un point de vue pratique cela veut dire qu’à l’avenir Barkhane aura de plus en plus recours à des frappes aériennes sans avoir forcément des capacités sérieuses d’information précises sur le terrain. C’est extrêmement dangereux. Depuis un satellite ou un drône, un paysan ou un combattant c’est la même chose. Les jihadistes ne portent pas d’uniforme. Leurs rassemblements sont le plus souvent d’une composition très hétéroclite mêlant inextricablement civils et militaires.
À présent, au Mali, la France est engagée sur un chemin funeste. C’est celui de l’armée US en Afghanistan, unanimement détestée bien au-delà des talibans. Pour finir, au bout de 20 ans, les Nord-Américains en sont à négocier avec des talibans, notamment pour s’assurer que ces derniers, après un éventuel départ total de l’armée US.… ne laisseront pas l’Afghanistan servir de base à des opérations contre les USA. Ils en sont donc au même point qu’il y a 20 ans, des milliers de morts en plus ! À ce stade, seul le maintien du bizness et les besoins du complexe militaro-industriel US peuvent expliquer ce que font sur place les forces militaires de la prétendue « communauté internationale ». Posons-nous les mêmes questions pour la France.
Que fait la France au Mali réellement ? Quelle a été l’efficacité de l’action ? Quand en repartirons-nous et à quelles conditions ? Que nous demande à présent le pouvoir politique malien qui a appelé la France à l’aide ?
Si nous ne réglons pas ces questions maintenant, quand le rapport de force moral militaire et politique peut rester favorable, nous savons comment évoluera la situation. La France sera isolée sur place et dans l’opinion africaine, l’action armée deviendra toujours plus coûteuse en vies. Et une guerre commencée contre des djihadistes et des trafiquants se transformera en guerre de libération nationale perdue d’avance par l’intervenant étranger. Pour sortir du guêpier il faudra alors négocier avec ceux-là même qu’on prétendait éradiquer. Mais ils seront dans un rapport de force bien meilleur qu’en 2013 quand il avait suffi d’un aller-retour de deux Rafales pour anéantir une offensive djihadiste vers la capitale. C’est absurde. Sans oublier que cette discussion sera menée par la seule autorité légitime à le faire : le gouvernement malien. Lequel n’est plus celui qui a demandé de l’aide.
Notre enjeu au Mali comme ailleurs en Afrique est le maintien et le développement d’un partenariat mutuellement raisonné avec les peuples et les nations qui acceptent la France comme amie. Nous devons tourner la page de l’esprit de croisade, de prédation et de paternalisme. Et en finir avec les guerres décidées par une seule personne, le monarque présidentiel et prolongée sans aucun mandat démocratique. Et sans fin »

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