Corée du Sud : l’irrésistible mais difficile insertion des étudiants africains

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REPORTAGE. C’est seulement depuis une quinzaine d’années que de plus en plus de jeunes Africains fréquentent les universités coréennes. Le témoignage de certains d’entre eux n’en est que plus intéressant, écrit Le Point.

Un large sourire aux lèvres, Lulu Arnold Maleko reconnaît qu’il y a quelques années à peine elle ne connaissait rien de la Corée du Sud. La Tanzanienne de 27 ans confondait même le pays avec son voisin du Nord. Après avoir obtenu une bourse du gouvernement coréen pour faire un master en développement et coopération internationale, Lulu est partie à l’aventure. Le premier mois de sa première année en Corée a été chaotique, confesse la jeune fille : «  J’en ai pleuré parce que je n’arrivais pas manger la nourriture coréenne – les saveurs étaient trop différentes – et je ne parlais pas un mot de coréen.  » C’était il y a trois ans. Depuis, l’étudiante a étudié la langue, s’est fait des amis et a appris à aimer sa vie ici. Cet été, elle sera diplômée de l’université féminine Ewha.

La Corée, une destination récente

Les Africains qui font le choix de l’Asie pour étudier partent généralement en Chine, d’ailleurs leur destination privilégiée juste après la France. Mais, depuis quelques années, certains commencent à se tourner vers la Corée du Sud. En 2003, les universités coréennes ne comptaient que 98 étudiants africains. Aujourd’hui, ils sont environ 2 800. On est encore bien loin des 50 000 étudiants africains accueillis par la Chine en 2017, mais la progression est bien réelle. Les raisons en sont variées, mais on pourrait en retenir une : la renommée des universités coréennes de mieux en mieux placées dans le classement mondial des établissements d’enseignement supérieur appréciés des recruteurs (source : Time Higher Education). « J’ai entendu parler du système éducatif coréen et c’est, je crois, ce qui m’a le plus attirée  », précise justement Lulu. L’aura du « miracle coréen » y est certainement aussi pour beaucoup : en quelques décennies, la Corée du Sud est sortie du sous-développement jusqu’à se hisser au 11e rang des pays les plus riches du monde.

L’université féminine Ewha est une des meilleures universités sud-coréennes située à Séoul. Elle a été créée en 1886. Son nom officiel international est Ewha Womans University.

© Sénami Juraver

« C’est un peuple qui est toujours à la recherche de l’évolution  », s’enthousiasme Ted Mikouma Martinez, 25 ans. « C’est le 1er pays à avoir la 5G, par exemple. Tu peux avoir du Wifi partout ! » Ted aime tout ou presque de la Corée du Sud : la culture, la mode, la gastronomie, la beauté de certaines régions jusqu’au « ppalli ppalli » (littéralement « vite, vite »), cette philosophie de l’urgence. « Si tu veux réussir en Corée du Sud, je pense qu’il faut avoir le bon timing. C’est le ppalli ppalli. Faire très vite et surtout être dans les temps.  » De fait, Ted est un garçon pressé. Il est actuellement étudiant en économie, business et droit à l’université de Hankuk. Parallèlement à ses cours, il travaille dans l’évènementiel, fait de l’import-export… et est aussi membre du bureau de l’association gabonaise Samba Corée !

Mapota Mikouma lors d’une excursion à la montagne Bukhansan.

© DR

Cela fait presque cinq ans que Ted vit « dans un milieu coréen, mange coréen et respire coréen ». Pour lui, l’adaptation à ce nouvel environnement s’est faite en douceur. Il faut dire que ce fils de diplomate a l’habitude du dépaysement : il a passé une partie de son enfance au Gabon, avant de vivre avec sa famille en France, aux États-Unis, en Éthiopie et enfin en Corée du Sud. « J’ai toujours vécu assez longtemps hors de mon pays, donc, pour moi, être ailleurs, c’est comme être chez moi.  »

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Les études à la coréenne, un système performant…

Depuis une quinzaine d’années, la Corée du Sud occupe le haut du classement Pisa, qui mesure les aptitudes des élèves de 15 ans en lecture, mathématiques et sciences. Et ce n’est pas étonnant. Au pays du Matin calme, on ne badine pas avec l’éducation. La course à la performance démarre dès l’école primaire avec le système des « hagwon », établissements privés de soutien scolaire qui accueillent les élèves de 18 à 22 heures. Les élèves travaillent parfois plus de douze heures par jour en vue d’obtenir les meilleurs résultats au baccalauréat et d’entrer dans les meilleures universités. Un rythme acharné qui se poursuit à la fac, comme peuvent en attester les étudiants étrangers. « En Corée, c’est le work hard. Il faut travailler tout le temps comme des malades, sans répit », observe Ted, avant de préciser que l’effort se concentre en période d’examens. « Ce qui est bien, c’est que c’est pendant quatre mois, quatre mois pendant lesquels on ne pense à rien d’autre qu’aux études.  » Et l’esprit de compétition dans tout ça ? Pour Ted, c’est plutôt « une bonne chose » : « J’aime les défis, j’aime le challenge, donc ça me permet de m’améliorer, d’être le meilleur – ou parmi les meilleurs – dans ce que je fais.  »

… qui a ses revers

Mais ce système ultra-compétitif a ses revers, comme le souligne Shanice Kenguruka. Cette Burundaise de 26 ans est arrivée en Corée du Sud à l’âge de 19 ans pour rejoindre sa grande sœur qui y faisait aussi ses études. Elle est titulaire d’une licence en économie et administration des affaires » à Ewha et finit actuellement un programme en sécurité globale (relations internationales) à Sookmyung, une autre université pour femmes. « La compétition est imposée. Au début, ça a été un grand choc pour moi », confie la jeune femme. Dans les universités coréennes, c’est un système de notation sur 100 qui est appliqué et le classement se joue au centième près. « Dans une classe de 100 personnes, seuls 40 à 45 % des premiers de la classe peuvent avoir des A. Et après, 6 % des étudiants auront B et ainsi de suite, détaille Shanice. Si j’obtiens un C avec 70, d’accord, mais si j’ai 96 et que je n’ai qu’un B, c’est vraiment injuste. Si on a tous eu une bonne note, pourquoi ne peut-on pas tous avoir A+ ? Dans nos systèmes éducatifs en Afrique, on nous encourage. Il y a aussi de la compétition, mais, au moins, on nous donne les mêmes notes si on a travaillé de la même façon.  »

Mapota Mikouma Ted Martinez avec son club universitaire « Amitié » qui regroupe des francophones et des Sud-Coréens.

Le système coréen a eu raison de la volonté de plus d’un(e) étudiant(e) africain(e), à en croire les professeures de langue de Shanice. « Elles me disaient qu’elles avaient eu des cas où des élèves abandonnaient au bout de deux semaines. Elles dormaient en classe à cause du stress.  » Après sa première année, Shanice a elle aussi songé à jeter l’éponge. Mais elle s’est « battue », encouragée par sa sœur et ses amis, et soutenue par ses professeures qui avaient senti son potentiel et sa force de caractère.

La nécessité de s’adapter à un nouvel environnement

Une expatriation réussie ne se résume pas à de bons résultats universitaires. Loin s’en faut. Il reste à intégrer de nouveaux codes, apprendre une nouvelle langue (même si les cours de Lulu, Shanice et Ted étaient dispensés en anglais ) et gérer le regard de l’autre qui vous renvoie à votre différence. « Qu’est-ce qu’il y a avec ma peau, avec mes cheveux ? Qu’est-ce qu’il y a avec ma façon de me présenter, ma facon de parler  ?  » Ces questions, Shanice ne se les posait pas chez elle, au Burundi. Mais, en Corée du Sud, si, parce qu’« on arrive dans un endroit où on ne comprend pas notre culture, notre langue, notre façon de réfléchir, notre façon de voir le monde », explique l’étudiante. « Ça a été vraiment très difficile.  »

Il y a d’abord ces différences qui sautent aux yeux, comme celle de la couleur de peau. À Séoul, cela suscite peu de réactions. C’est moins vrai en province, comme le prouve le témoignage de Lulu. Avant d’habiter dans la capitale sud-coréenne, elle se trouvait à 270 km de là, à Gwangju. Parfois, des gens s’approchaient d’elle pour la fixer ou toucher la texture de ses cheveux. « Au début, ça me faisait bizarre, mais je me suis adaptée parce que j’ai repensé à la façon dont ça se passait chez moi, en Tanzanie. Quand des étrangers arrivent, qu’ils soient européens ou asiatiques, c’est la même chose. S’ils vont dans des villages, par exemple, on va les fixer et les gens auront envie de les toucher. Donc j’ai compris et aujourd’hui, moi, ça ne me dérange plus.  »

Mieux faire connaître l’Afrique

Cette méconnaissance des Noirs et de l’Afrique, Shanice et Ted l’ont également constatée. L’étudiant gabonais fait remarquer, tout en en prenant garde de ne pas généraliser : « Certains Coréens ne savent même pas que l’Afrique est un continent, ils disent que c’est un pays. Et du coup, pour eux, tous les Africains sont les mêmes.  » Cependant, Ted estime que la nouvelle génération est assez ouverte.« Elle cherche à découvrir différentes cultures. Quand je suis arrivé en Corée, j’étais un peu dépaysé et je voulais rester dans mon coin, mais des jeunes venaient tout le temps vers moi, ils étaient curieux. Un jour, un Coréen est venu me demander : S’il te plaît, est-ce que je peux être ton ami ? J’ai trouvé ça très touchant.  »

Shanice, étudiante.

Pour Shanice, se faire des amis a été moins évident. L’influence du confucianisme est toujours palpable dans la société coréenne : le respect de la hiérarchie est très important et conditionne la façon dont vous allez vous adresser à l’autre. Le Coréen possède différents registres de langue avec lesquels il faut jongler en fonction du degré d’intimité, de l’âge ou du statut social de l’interlocuteur. « Tu ne peux pas avoir une amie qui est plus âgée que toi, elle va rester seulement ta grande sœur et il faut t’adresser à elle en tant que telle. Dans mon département, j’étais la plus jeune, et j’étais l’étrangère, donc j’avais seulement des grandes sœurs, mais pas vraiment de collègues  », raconte la jeune Burundaise, qui a mal vécu cette situation. « Comme on te considère toujours comme une petite sœur et pas comme une camarade de classe, ça crée un complexe d’infériorité. Tu finis par te demander ce que tu vaux. »

De la solidarité africaine en terre coréenne

Avec le temps, les choses se sont améliorées pour Shanice, car maîtriser la langue et les subtilités culturelles est un facteur-clé d’insertion. Mais, si elle a pu surmonter cette phase de solitude et d’inconfort, c’est surtout parce qu’elle a eu la chance de rencontrer des gens avec qui échanger au sein d’une communauté francophone. « C’était un peu comme une église, on se réunissait pour prier et chanter. Ça m’a aidée à ne pas me perdre dans le système. Et mes grandes sœurs qui venaient d’Afrique et qui avaient vécu les mêmes situations que moi m’ont également aidée à m’adapter et à tenir le coup.  »

Bien qu’ayant eu un parcours différent de Shanice, Ted a lui aussi apprécié de découvrir à Séoul une communauté gabonaise bien implantée. Dès son arrivé en Corée du Sud, il a fait la connaissance de deux « grands-frères » : Boris, de l’association Samba Corée, et Ghislain. Les deux hommes l’ont immédiatement adopté. « Ils ont été merveilleux avec moi, ils m’ont ouvert les bras, ils m’ont introduit dans la communauté et, du coup, je me suis senti en famille », se remémore le jeune homme avec reconnaissance. Ted a d’ailleurs voulu transmettre ce qu’on lui avait généreusement offert en rejoignant à son tour Samba Corée («  Bienvenue Corée  » en bantou). Les événements organisés par l’association visent d’une part à souder les membres de la diaspora gabonaise, d’autre part à permettre au peuple coréen d’en apprendre plus sur l’Afrique et sur le Gabon. « La Corée du Sud aussi a besoin de savoir qui nous sommes », fait valoir l’étudiant.

Après les études…

Entre ce cocon communautaire et son réseau d’amis coréens, Ted, s’est parfaitement intégré à son nouveau cadre. Restera-t-il en Corée du Sud ou se laissera-t-il tenter par une nouvelle expatriation  ? Le jeune homme a encore le temps d’y réfléchir puisqu’il lui reste trois semestres avant de finir son cursus. Mais il sait déjà que, si une belle opportunité professionnelle se présente, il sera heureux de rester ici, auprès de sa petite amie coréenne. Quant à Lulu, qui sera diplômée en août, elle n’a toujours pas choisi entre partir ou rester définitivement. Elle envisage cependant de prolonger son visa d’un an. Shanice, elle, a de beaux projets. Elle aimerait écrire un ouvrage sur le déséquilibre des échanges commerciaux entre les continents africain et asiatique. Elle souhaiterait également créer une ONG avec son mari, un Congolais qui a lui aussi fait ses études en Corée. Passionné de musique et de culture, le couple espère « développer des talents » et créer un environnement favorable pour qu’en Afrique les artistes puissent pratiquer leur art. La jeune Burundaise ne compte donc pas rester en Corée du Sud« J’ai déjà vécu sept ans ici. La Corée m’a beaucoup offert en termes d’expériences et j’ai beaucoup appris.  » Et Shanice d’expliquer qu’il est maintenant temps de « rentrer et partager ».

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