Ça craint gravement au Mexique, pays peuplé d’Amérique Latine, dans la spirale de la pandémie du coronavirus. Le nombre de cas positifs suit une courbe ascendante rapide pendant que les activités économiques reprennent progressivement. Une combinaison de deux paramètres qui contribuent, avec un relâchement dans les gestes de précaution, à éloigner de plus en plus l’échéance du pic pourtant tant souhaité. S’y ajoute que le doute sur l’existence du virus augmente le danger de contaminations massives.

Devant les grilles rouges de l’hôpital de Tláhuac, dans le sud-est de Mexico, la matinée est rythmée par l’appel des noms des patients atteints du Covid-19 par les médecins qui livrent le rapport quotidien sur leur état de santé à leurs familles. Les proches des malades se pressent sans aucune distance pour tendre l’oreille : les noms sont rendus inaudibles par la musique tonitruante des commerces de l’autre côté de la rue. Restaurants, mécaniciens, coiffeurs… La plupart ont rouvert une semaine plus tôt, à l’aune de la «nouvelle normalité», la reprise graduelle des activités économiques annoncée par le gouvernement à la mi-mai.
Le Président, Andrés Manuel López Obrador, déclarait alors : «Le Mexique est en train de dompter la pandémie, on en voit la fin.» Au même moment, les cas de Covid-19 se démultipliaient, atteignant aujourd’hui 80 000, et près de 10 000 morts, des chiffres sous-évalués selon l’aveu du gouvernement. Le message de nouvelle normalité, planifiée pour juin, a débouché sur un relâchement généralisé des mesures de distanciation observées depuis le 23 mars.
Précautions délaissées
A Tláhuac, ces deux trottoirs qui se font face illustrent le choc entre l’insouciance et la réalité : l’intense propagation actuelle du virus au Mexique, en particulier dans la région de la capitale. Le délaissement des précautions et la courbe ascendante des contagions avancent main dans la main, inexorablement. «Maintenant que les gens ne respectent plus les consignes, on s’attend à une nouvelle vague», explique Ismael Barrañon, un médecin qui fait partie des milliers de soignants engagés d’urgence en renfort dans les hôpitaux publics. Dans celui de Tláhuac, qui accueille 48 patients atteints du coronavirus, ce médecin s’occupe des cas moins graves, installés dans un hôpital de campagne. Il y a deux semaines, selon ses dires, ses malades représentaient une seule profession : vendeurs sur les marchés, les principaux foyers de contagion à Mexico.
Les travailleurs informels des grands quartiers du sud-est de la capitale (9 millions d’habitants), sont frappés de plein fouet par le Covid. «Pour survivre, nous avions installé un stand de vente de nopales [cactus comestibles, ndlr] dans la rue», témoigne Teresa Martínez, une petite femme au pull rayé, venue prendre des nouvelles de son mari de 53 ans, hospitalisé la veille dans un état grave. Le couple d’artisans et ses enfants vivait de la fabrication de décorations pour des mariages. La reconversion forcée les a poussés à utiliser davantage les transports publics et à s’exposer à la contagion. «Mon mari était malade depuis une semaine, mais nous n’y croyions pas, nous pensions que c’était faux, explique Teresa. Nous ne connaissions aucun malade, alors nous avons été surpris.»
«Il y a des fêtes partout, il n’y a aucun contrôle»
«Beaucoup de gens doutent de l’existence du virus sont pris en charge tard et leur état se dégrade», confirme le médecin Ismael Barrañon. L’âge moyen des patients au Mexique est de 46 ans. Allize, une jeune femme qui se tient à l’écart, évoque sa tante de 45 ans, hospitalisée : «Elle ne pouvait pas se permettre de fermer sa boutique de café.» Qu’elles ne puissent cesser de travailler, ou qu’elles ne croient pas en l’existence ou en la sévérité du virus, beaucoup de personnes relativement jeunes voient leur état s’aggraver. La moitié des décès survient parmi les moins de 60 ans, un quart chez les moins de 50 ans. Les facteurs de comorbidité, comme le diabète, l’hypertension et l’obésité, massivement répandus dans la population mexicaine, contribuent également à expliquer les ravages du Covid-19 dans la tranche d’âge moyenne.
Adossé de tout son long contre un tronc d’arbre, Fernando Gutiérrez, tailleur de pierre, se dit exaspéré par les gens de son quartier qui participent au corona-scepticisme. «Il y a des fêtes partout, il n’y a aucun contrôle.»Avec son frère Eduardo, il reste suspendu au sort de son père de 82 ans, placé sous respirateur six jours plus tôt. Leur mère est morte du coronavirus. «Dans la famille, nous prenions mille précautions, mais elle insistait pour aller à l’église et c’est là qu’elle l’a attrapé», raconte Fernando. La famille élargie vivait ensemble, répartie dans les trois appartements d’une même maison. Eduardo, le visage recouvert d’une visière, fait le compte sur ses doigts : «Sur vingt, huit sont tombés malades.» Comme souvent au Mexique, le virus circule au sein des grandes familles réunies sous un même toit.
Capacités d’accueil
Le décès de la mère de Fernando et Eduardo, survenu avant l’arrivée du résultat (positif) du test, a été catalogué «possible Covid». Il s’agit d’un des milliers de cas de «pneumonie atypique» qui ne sont pas répertoriés dans les statistiques officielles des morts du coronavirus. Rien qu’à Mexico, la période du 1er janvier au 20 mai enregistre 8 000 morts supplémentaires par rapport à la moyenne des quatre années précédentes, selon des chercheurs. Or seules près de 2 000 morts sont officiellement attribuées au Covid-19 dans la capitale. Les tests ne sont généralement pas appliqués aux familles des malades. Le Mexique réalise à peine 1 900 tests par million d’habitants, le plus faible niveau de dépistage des pays de l’OCDE. Le gouvernement balaie les critiques, considérant qu’il vaut mieux se concentrer sur le monitoring des capacités hospitalières.
«C’est le seul gouvernement au monde qui dénigre l’utilité des tests, ce n’est pas raisonnable, juge l’infectiologue Alejandro Macías, membre de la Commission scientifique Covid-19 de l’Université nationale autonome de Mexico (Unam). Nous avons besoin de cet instrument de mesure pour ne pas naviguer à l’aveugle. Et pour relancer les activités, il faut connaître le degré de circulation du virus.» Toutefois, la plupart des spécialistes reconnaissent que le défaillant système hospitalier mexicain a plutôt bien supporté le choc, grâce à une extension constante des capacités d’accueil. Beaucoup de patients refoulés par les grands hôpitaux saturés sont canalisés vers Tláhuac.
Dans les rues animées de ce quartier aux confins de la mégalopole, les affiches pour sensibiliser la population renvoient à une époque révolue, décalée par rapport à la nouvelle normalité : «Quand tu sors « un bref instant », tu rallonges le temps du confinement.

Tract.sn (avec média)

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