« Un patrimoine culturel »

L’Ofnac (Office Nationale de lutte contre la Corruption) a publié le 24 mai 2016 son « Rapport 2014-2015 ». Il en ressort que l’administration publique reste le lieu le plus fertile des transactions illégales dont les services les plus touchés sont la santé (détournement des malades vers les structures privées), l’éducation (établissement de faux bulletins de notes), les transports terrestres (corruption, concussion), les collectivités locales, les marchés publics.

Déclarant, par la voix de sa présidente, Mme Nafi Ngom Keïta, avoir reçu 320 plaintes depuis sa création en août 2014, l’Ofnac explique que 65% d’entre elles – sur les 134 jugées recevables – proviennent de la région de Dakar. Les plaintes contre l’administration qui sont au nombre de 133 frappent les esprits. Des services de l’Etat en l’occurrence le Centre des Œuvres Universitaires de Dakar (COUD) de l’Université Cheaikh A. Diop épinglé pour faux et usage de faux portant sur 454 millions de Fcfa et la Poste pour le même délit concernant les fournitures de bureau et l’utilisation de faux bons de commande par son magasinier.

Tout cela étant dû, si l’on en croit le rapport, à la lourdeur des procédures administratives, l’insuffisance des informations mises à la disposition des citoyens, les lenteurs dans la délivrance du secteur public, la faiblesse de la tenue de comptabilité et l’insuffisance du contrôle exercé sur l’administration. La structure annonce par ailleurs l’ouverture d’une enquête sur les dossiers « Lamine Diack » et « Pétro Tim » et cherche aussi à en savoir plus sur le financement des partis politiques (ils sont plus de 200 au Sénégal) et la gestion des ressources naturelles.

Cette publication intervient au moment où la polémique se met en place sur l’incivisme fiscal des membres de l’Assemblée Nationale. En effet, il est reproché à l’hémicycle de ne pas s’acquitter de ses obligations fiscales.

La corruption a fait perdre au Sénégal, entre 2007 et 2011, la somme de 380 milliards de Fcfa, d’après une étude menée en 2014 par le Professeur Ablaye Seck, agrégé d’économie, enseignant à l’Université Cheikh Anta Diop. Et « 30 fois le volume global de l’aide au Développement » aux pays africains, selon le Forum Civil qui se bat pour la bonne gouvernance. De quoi avoir une idée des conséquences désastreuses qu’entraîne ce mal dans la marche de l’économie de ce pays de l’Afrique de l’Ouest où plus de 60% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. De même, on estime chaque année à 62.000 le nombre de personnes qui rejoignent les rangs des pauvres consécutivement à ce phénomène de mal gouvernance.

Interrogé sur ce phénomène des plus inquiétants, Mody Niang, un inspecteur de l’enseignement à la retraite, très regardant sur les agissements de la société et du pouvoir, considéré comme un lanceur d’alerte, ayant produit plusieurs ouvrages sur la bonne gouvernance, estime que cette corruption est « pratiquée et entretenue au niveau le plus élevé de l’Etat » qui ne met en place ces institutions que sont l’Ofnac et autres que dans le souci d’ « être en accord avec l’Uemoa et la Cedeao ».

Pour lui, « les gouvernants doivent donner l’exemple par leurs comportements vertueux, traquer les délinquants et les sanctionner sévèrement ». Une attitude de justice loin de s’ériger en règle, surtout lorsque le président de la République Macky Sall, cité par M. Niang, déclare « publiquement » qu’il « met le coude sur les dossiers compromettants ».

Me Assane Dioma Ndiaye, président de la Ligue Sénégalaise des Droits Humains (LSDH), estime, pour sa part, que la corruption au Sénégal qui va du petit agent prestataire de service public – police, tribunaux, cadastre n’étant pas non plus épargnés – aux politiques en passant par les hommes d’affaires, « a souvent des soubassements politiques » ; d’où les marchés de gré à gré ou des fractionnements de marché avec tous les conflits d’intérêts que cela entraîne. « Il ne se passe pas un jour sans que la presse ne révèle une affaire de nébulosité, une affaire d’opacité. Même si on ne peut pas parler de corruption en tant que telle, les règles procédurales ou de comptabilité publique ne sont jamais respectée », explique l’avocat qui pense que « tant que le procureur sera sous le joug du pouvoir exécutif » et que le président de la République qui reçoit les rapports publiés ostentatoirement, ne soit pas animé d’une réelle volonté de punir sévèrement les cas de prévarication des deniers publics, de corruption, il sera très difficile de combattre ce fléau qui « gangrène la vie publique sénégalaise de 2000 à nos jours ». Une difficulté qui ramène sur la table la question de l’indépendance de la justice.  Un espoir demeure quand même avec le renforcement des pouvoirs de l’Ofnac qui a aujourd’hui les moyens juridiques de saisir le Procureur de la République.

Un vieux artiste-peintre, Tita Mbaye, rencontré lors d’un vernissage d’une exposition dans le cadre de la Biennale de l’art contemporain africain – qui avait lieu du 03 au 02 mai 2016 -, laisse entendre que le terme corruption « est rabâché dans tous les sens ». « La mondialisation a étranglé les valeurs et les identités. La conséquence est que les gens sont devenus machiavéliques : peu importe la manière, l’essentiel est d’être riche », déclare-t-il. Finalement, « la corruption, comme le croit la conscience populaire, est devenue un patrimoine national », ironise-t-il. Histoire de conforter dans leur position ceux qui croient fortement que ce phénomène est foncièrement lié à nos réalités socio-culturelles. Ou pour parler simple, au mode de fonctionnement de la société contemporaine sénégalaise.

Outre les initiatives initiées par le gouvernement pour lutter efficacement contre la corruption, des Ongs et organismes internationaux ne sont pas en reste ; elles organisent, entre autres, des rencontres de sensibilisation surtout dans le but d’amener les populations à adhérer pleinement à cette lutte. Parmi elles, on peut citer l’Usaid, le Forum Civil. Insistance a été faite sur la législation, la culture de la sanction, le changement de mentalités devant conduire à l’intégration de valeurs que sont l’intégrité, l’honnêteté, l’objectivité, le sens des responsabilités, etc.

Le cocasse dans l’affaire de la corruption au Sénégal, c’est cette appellation populaire assimilant le président Wade, il y a quelques années de cela, au « guichet automatique du palais ». Les largesses de l’homme émerveilleront tellement un vieux retraité qu’il confia à son fils que chez le président, il y avait certainement une fabrique de billets de banque.

Bassirou Niang

© Tract.sn 2018. Publié pour la 1ère fois in Notre Afrik.

 

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