« Déraison et dérisoire de la Saison Africa 2020 de France, cheffée par Ngoné Fall » (Par Touhami Ennadre, photographe)

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Tract – Africa2020 ou comment mal clore une bien pénible année et mal commencer une année 2021 dont on aimerait qu’elle nous traite bien ? 

Il y a quelque temps, je découvrais sur une vidéo trouvée à l’INA dont le lien :
https://fresques.ina.fr/independances/fiche-media/Indepe00108/les-etudiants-africains-a-paris-au-debut-des-annees-1960

De jeunes Africains venus étudier en France dans les années soixante. Ils m’avaient littéralement magnétisé. Leurs voix m’avaient capté et entrainé subito dans leurs pays respectifs tant la dimension africaine irradiait de leurs regards et de ces vibrations sonores qui faisaient retentir sans frime, l’air de rien, leurs racines. Impossible de ne pas les aimer.

Surgit quelques jours plus tard une vidéo-conférence de N’Goné Fall, confinée à l’image d’Africa2020, prétexte présumé à regarder et comprendre le monde d’un point de vue africain. Point de vue inédit pour nous, bien sûr, qu’incarne le visuel de trois Africains jeunes, calibrés par les standards occidentaux, sans doute issus de familles aux frigos pleins, regards fixes, que dis-je, figés par Photoshop, deux gars-une fille enfermés dans leur cadre par un pousse-boutons. Vides bien qu’ils semblent souffrir d’une indigestion mais conformes à la représentation formatée que s’en fait la commissaire en chef.

Pour un homme de regards comme moi qui n’a de cesse d’user ses yeux à rendre visible la conjugaison des corps et des rythmes enracinés qui font l’Africain d’aujourd’hui où qu’il soit malgré la distance et le temps, Paris, Rio de Janeiro, Bahia, Ouidah, La Havane, New-York, Atlanta, Cap Town, Port-au-Prince ou même Marrakech, me retrouver face à une image aussi artificielle, m’est insupportable au sens propre. Et j’ai honte.

Une image aux antipodes pour moi de cette Afrique en accélération perpétuelle où quiconque va à la chasse perd sa place et qu’incarnaient si formidablement ces étudiants africains vifs, gracieux, emplis d’une allégresse intérieure et d’une énergie immédiatement communicatives.

Mais revenons à la kermesse N’Goné Fall. Des images, passons aux sons.

Avec une intonation implacable d’Occidentale sûre d’elle, inaudible souvent, et des mimiques d’emprunt plaquées sur des mots enrégimentés, voici que la grande prêtresse culturelle auto-proclamée de l’Afrique à elle toute seule, nous promet de découvrir un continent inédit, l’Afrique des Africains, et ouvre son programme sur la marraine d’Africa2020, Kidjo, chanteuse de variétés coécrites avec un Breton à moins qu’il ne soit Normand. J’adore le métissage mais où sont les résonances a capella des Zoulous, des Pygmés, ces merveilleux musiciens algériens, éthiopiens, angolais, cap-verdiens, les tambourinaires du Burundi ? Qu’en est-il de la musique berbère ahwach, des Gnawas ou de l’enchantement des griots ? Impossible d’en poursuivre l’énumération, elle serait trop longue tant c’est d’une fourmilière de diversités musicales qu’il est question. Un seul masque, une seule ornière, pour des milliers d’Afrique différentes. On voudrait nous inférioriser qu’on ne s’y prendrait pas autrement. On se fout de notre gueule et, nous, on l’admet sans moufter. Je n’en reviens toujours pas.

Dans son interview du 19 décembre 2020 sur France Culture, N’Goné Fall enfile des platitudes immodestes, moralisatrices, entrecoupées d’affirmations définitives telles que : « L’erreur, c’est de croire que les Africains pensent à la France du matin au soir. » Première nouvelle. Ou encore : «Tous les États du continent n’ont pas une histoire commune avec la France. Il y a les pays arabophones comme l’Afrique du nord …» Mauvaise pioche, nous sommes liés à la France. Son manque d’élan pour la région septentrionale de notre continent laisse à penser qu’elle n’y a jamais mis les pieds. Je n’ose y croire.

La France aurait-elle maltraité cette malheureuse, métamorphosée en réfugiée comme si elle avait débarqué la veille de Dakar alors qu’elle biberonne à Montparnasse depuis des décennies ?

Aurait-elle oublié que c’est la France qui produit cette saison Africa2020 dont elle est la consentante collaboratrice.

Aurait-elle oublié qu’elle occupe juste le poste qu’on lui a assigné – pourquoi, comment, mystère – d’où elle doit interpréter un rôle de circonstance parée du masque qui va avec ? Double face, le masque, puisque la dame légitime une certaine politique tout en crachant dans la soupe que cette même politique lui assure.

Pathétique mais, plus encore, hors de propos.

Le propos, c’est la question de l’occidentalisation. Jamais posée, trop complexe, délicate sinon dangereuse pour une N’Goné Fall qui l’a tellement intégrée en elle, cette occidentalisation, qu’elle n’en a même plus conscience. À l’image du trio de son visuel.

A sa décharge, reconnaissons qu’il en faut de l’épaisseur, de la distance et de l’audace pour s’interroger sur soi : qu’est-ce qu’être Africain aujourd’hui ?

Et d’abord, qu’est-ce qui, en moi, Africain, revient à mes racines, mon identité culturelle, ou à cette industrialisation de la société supposée me hisser au niveau d’un occidental aseptisé des quatre coins du monde ?

Cela dit, comment en vouloir à une commissaire-générale d’Africa2020 dont il est si difficile de définir l’autorité intellectuelle, culturelle, artistique et scientifique du point de vue qu’elle impose avec tant d’aplomb ?

Au delà de son masque circonstanciel, qui est N’Goné Fall pour parler au nom de tout un continent ? Que peut-elle revendiquer hors sa formation d’architecte sinon son expérience de commissaire à la Biennale de Dakar et de rédactrice dans la petite maison d’édition Revue Noire ?

Revue noire. Suis-je le seul auquel ce nom évoque une revue musicale pour dominateurs d’antan que pimentait une ceinture de bananes joliment balancée qui manque à peine à cette parade arbitraire ?

Au cirque d’Africa2020-made-in-Paris, N’Goné Fall joue à guichet fermé. Et de favoriser ses proches, renvoyer l’ascenseur aux obligeants, expulser ceux qui n’entrent pas dans ses normes ou ne se prêtent pas au jeu. Sans laisser la moindre chance aux autres artistes et/ou chercheurs. Rien que de l’ordinaire, me direz-vous, et vous aurez raison.

Sauf que tout ce monde doit promouvoir une Afrique insoupçonnée des Français. La logique voudrait donc que des appels à projets aient été lancés par tous les relais possibles en Afrique et en France afin qu’ainsi, nous tombions sur l’artiste ou inventeur inconnu génial.

Sauf que la cheffe craint le pouvoir inégalable de la création alors elle la nie, préfère s’entourer d’êtres malléables et prêche : « Prenez soin les uns des autres, ce n’est pas un banal slogan en Afrique, c’est une réalité.»

Dont acte.

Touhami ENNADRE

(photographe franco-marocain)

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