Fèbarü xèl : la jeunesse sénégalaise de plus en plus victime de dépression, brise le tabou

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Absence de discussion, sujet quasi tabou… La santé mentale et sa prise en charge sont rarement évoquées dans l’espace public sénégalais. Par peur d’être incompris, les plus jeunes ne s’étendent pas sur leur mal-être. Anna Gueye, 28 ans a lancé début octobre 2020 le hashtag #cilonek, en wolof “comment vas-tu ?”, pour rompre le silence. Rencontre.

“Je n’ai pas honte d’avoir surmonté ma dépression […] de m’être libérée de cette maladie qui m’a prise en otage pendant 9 ans”, “les crises d’anxiété et la dépression m’épuisent”, ou encore “j’étais en dépression pendant plus de trois ans à cause de ma taille et la couleur de ma peau.” Sous le mot-dièse #cilonek, les témoignages de jeunes Sénégalais défilent. Ces récits très personnels mettent en lumière un sujet peu abordé au sein des foyers sénégalais, la santé mentale.

Anna Gueye, jeune femme active de 28 ans, est derrière #cilonek, un mot-dièse lancé à l’occasion de la journée mondiale de la santé mentale : “Cilonek en langage familier wolof cela veut dire “quoi de neuf ?” ou “comment vas-tu?”. J’ai lancé la campagne sur Instagram et Twitter pour faire réagir autour de la santé mentale. Beaucoup de personnes sont venues partager leurs expériences”, explique-t-elle.

Le concept de “santé mentale” n’est pas nouveau. Déjà en 1946, le préambule à la Constitution de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en fait état : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Ces dernières années, l’OMS incite les Etats africains à se préoccuper de la santé mentale des plus jeunes.

 

“Il n’est pas facile au Sénégal de parler de sa santé mentale”

 

Les chiffres sur la prise en charge de la santé mentale au Sénégal font défaut. Mais un rapport de mars 2019 souligne “l’insuffisance des ressources humaines, de personnels qualifiés dans la prise en charge psychiatrique, de budget alloué à la santé mentale et l’indisponibilité des psychotropes”. Est-ce à dire que la santé mentale est négligée au profit de la santé physique ?

Anna Gueye en est convaincue. “Le gouvernement doit prendre la mesure de ce qui se passe. Il pense que la santé physique est plus importante que la santé mentale. Or, des personnes peuvent se sentir bien physiquement et aller très mal mentalement. Il faudrait donc mettre les deux dimensions de la santé au même niveau de préoccupation” explique-t-elle.

“Il n’est pas facile au Sénégal de parler de sa santé mentale, de dépression ou de son état émotionnel car c’est un pays où le simple fait de l’évoquer est stigmatisé”, poursuit Anna Gueye. En novembre 2019, la jeune femme a fondé Shift Sénégal. La structure vise à promouvoir le dialogue autour de ce sujet et l’accès aux personnels soignants.

Cinq personnes se chargent de faire vivre les pages Internet du groupe. Toutes sont des femmes, impliquées pour lever les tabous.

“La stigmatisation se s’arrête pas à nos parents”

En quelques heures la campagne #cilonek s’est propagée sur les fils des réseaux sociaux Twitter et Instagram des jeunes Sénégalais. Fatou Ndeye, étudiante en droit y a participé : “Pour les parents, dès qu’ils assurent la scolarité, que tu manges à ta faim, c’est que tu n’as pas de problème. Cela s’arrête là. Mais la stigmatisation ne vient pas que de nos parents. Par peur du regard des autres, certains jeunes pensent que s’ils s’ouvrent, ils risquent de faire face aux moqueries etc. C’est pour cela que #cilonek est une libération.”

Sur son compte Twitter, la jeune Sénégalaise a plus de 79 000 abonnés. Après avoir partagé le hashtag, des internautes sont venus échanger avec elle. “J’ai reçu des témoignages de personnes souffrant de dépression. […] Je vis aussi des moments de déprime mais c’est un sujet tabou dans notre société, il est très rare de se confier” souligne Fatou Ndeye.

Depuis l’apparition de #cilonek, Fatou Ndeye a multiplié les conversations autour du bien-être. Les prises de parole d’autres internautes défilent sur le mur de l’étudiante : “Je trouve que notre génération parle déjà plus facilement de la santé mentale. Pour l’ancienne génération la dépression est vue comme une maladie de “Blancs”, or, ce n’est pas le cas. […] Personnellement, je ne dis pas trop ce que je ressens. En général, pour aller mieux je m’isole dans ma chambre et je me plonge dans un livre. Je partage très peu avec mon entourage ce que je ressens sans doute parce que j’ai peur de déranger, peur aussi qu’ils s’impliquent trop”, confie-t-elle. Fatou Ndeye a conservé le mot cilonek dans son nametweet, son identification sur le réseau social, comme un symbole pour que la discussion se poursuive.

“Beaucoup de jeunes souffrent de dépression”

Pour Shift Sénégal, cette action de sensibilisation a également permis de mettre en lumière la solitude des jeunes face à la problématique du bien-être. “Il ressort de la campagne que beaucoup souffrent de dépression. Parmi eux, un grand nombre n’arrive pas à en parler. Nous leur demandons systématiquement s’ils ont abordé la situation avec leurs parents. Dans 100% des cas, la réponse est “non”. Ils disent souvent : “Non, je ne peux pas. Comment vais-je dire cela à mes parents ?” Ce qui veut dire que nos parents eux-mêmes stigmatisent la santé mentale et c’est problématique” précise Anna Gueye.

La fondatrice de Shift Sénégal a donc décidé de prendre les choses en main. Si elle voit une différence entre les générations dans la perception de la santé mentale, elle tient à ce que les parents “ne se sentent pas pointés du doigt ou attaqués”. Pour la jeune structure, le travail ne fait que commencer : “Pour cibler la population sénégalaise nous choisissons avec soin nos illustrations. Les personnages sont noirs et les messages sont écrits en wolof, car le fait d’utiliser des illustrations de personnes à la peau blanche appuierait cette idée, selon laquelle, “les Noirs ne peuvent pas faire de dépression” ». 

Shift Sénégal tient notamment à s’adresser aux jeunes parents : “Par exemple, nous avons fait un post sur l’impact des compliments ou des reproches sur les enfants. Le fait de dire à un enfant “tu es beau” ou “tu es bête”, “tu es gros” etc. a un impact sur sa santé mentale”, explique Anna Gueye. Plus tard, le collectif féminin souhaite collaborer avec des psychologues et des thérapeutes pour rendre accessible à tous les soins : “A Dakar, il faut compter 25 000 francs CFA pour une heure chez un thérapeute. C’est donc extrêmement cher pour les revenus les plus modestes” souligne Anna Gueye.

La jeune femme, sourire aux lèvres, est déterminée à faire bouger les choses dans son pays : “Il y a un vrai manque dans la prise en charge de la santé mentale au Sénégal, et plus largement en Afrique. Les personnes qui ont des problèmes mentaux sont souvent attachées, maltraitées. A long terme, notre objectif est que les malades mentaux soient traités humainement et bénéficient d’un accompagnement spécifique” indique Anna Gueye.

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