Inventaire des Idoles : « Abdou Guité Seck, le précoce notable » (Par Elgas)

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La légende populaire qui a pour caractéristique de ne jamais être ni totalement vraie ni totalement fausse, a coutume de dire que les hommes saint-louisiens sont, un tantinet, efféminés. Petite pique sans méchanceté, on en rigole de bon cœur dans des moqueries bienveillantes. Ils seraient, avec leur goût vestimentaire princier, le grand soin dédié à leur mise, leur art du discours, leur inclination pour la cuisine, leur démarche toute solennelle, leur grand amour de leur corps et d’eux-mêmes, des « Gooru Ndar » que l’on prend un malin plaisir à chahuter, peut-être aussi, à envier, secrètement. Ils seraient ainsi, quoi de plus normal du reste, les digne fils des mamans saint-louisiennes, dont les atours et la grande science du bienêtre sont connus. Fils à maman, ils auraient hérité de cet œil et de ce cœur maternels, sensibles et aimants, qui marquent un peu plus leur part féminine. Tout cela est sans doute bien du chipotage et de la chimère historique, mais à y regarder du plus près, ce que la ville de Saint-Louis a le mieux gardé et transmis à des générations, c’est tout un art, toute une esthétique, un goût du bien faire.

Il suffit de voir toutes les manifestations culturelles qui jalonnent la vie de la ville, les deux rakkas qui célèbrent Cheikh Ahmadou Bamba, le festival de jazz qui invite le monde, les courses de pirogues qui font battre le cœur de la tradition maritime de la ville, les fêtes à l’Hydrobase qui électrisent le mois d’Août, les conférences de déclamations coraniques qui maintiennent le rang religieux de la ville pieuse, entre autres, pour savoir qu’on façonne à Saint-Louis une vie à contretemps, agréable et rythmée, où la quête de la joie, voire du bonheur, est au cœur des objectifs. C’est une ville émouvante, tant par le fleuve qui la poétise, le pont Faidherbe qui filtre les couchers du soleil, la presqu’ile qui raffermit l’identité insulaire, la côte qui se prête à la flânerie, les pêcheurs qui la font vibrer, les influences maures qui l’orientalisent, la colonisation qui y a laissé des séquelles que le génie local essaie de panser. Il y a ainsi bien un air de Saint-Louis qui voltige dans l’atmosphère, le sentiment d’une déambulation contemplative, la sensation d’une vie au ralenti, entre les façades colorées de la vieille ville, où s’écoule une vie indolente. Avec ses couleurs, ses odeurs, ce temps moins rude, ce brassage, il n’est pas exagéré de dire que la ville, de toutes les villes sénégalaises, garde un charme atypique, entre la bénédiction et la grâce.

Ce n’est sans doute pas pour rien que la ville est l’une des – sinon la plus – artistiques villes du Sénégal. L’art de la transmission du coran, que Youssou Ndour a magnifié dans son album de la ville, revient si talentueusement, sur cet art du discours, du bien-parler. Cet exercice de séduction dans le discours est un trait commun à la religion, la chanson, à la famille, à la hiérarchie sociale. Le pouvoir s’y confond avec cette ascendance que l’on prend sur une audience et que l’on conquiert par l’émotion, le savoir-faire. Je reste marqué par les conférences de déclamations du coran par des enfants qui arrachaient des larmes aux mères si fières de leurs enfants. Ce culte de l’enfant-prodige est sans doute l’identité qui m’a le plus marqué à Saint-Louis. La maîtrise et la coquetterie dans l’interprétation du coran ou de l’appel à la prière, ont contribué à créer une habitude de ces mots-sentiments que le français ne sait pas traduire et que le génie wolof appelle « Dojj » ou « Wané ».  Si le Sénégal se comporte si bien dans les compétitions mondiales de récital de coran, il le doit en partie à un art bien saint-louisien.

Ce trait prend source dans le grand théâtre de la ville, où le talent est magnifié et l’art du bien faire promu, par les femmes, les Signares, les gooru ndar, les enfants, bref, un chœur homogène, de grâce et de fêtes.

Abdou Guité Seck est l’ambassadeur merveilleux de ce Saint-Louis du génie précoce. Le fils de griot a su puiser dans son histoire personnelle ce talent de parolier, ses phrases gonflées de sens. Il a surtout su gravir tous les échelons, du quartier, à la ville, du pays, jusqu’à l’international. Son arrivée sur la scène musicale s’est produite comme le chemin naturel d’un gosse surdoué qui dès les premiers morceaux, a su garder cette patte très saint-louisienne. Avec à dose égale, l’émotion, la leçon sociale, l’hommage aux identités multiples de la ville, et la fidélité à un mbalax original du texte, du rythme, aux origines griotiques.

Ce garçon, dont le gros nez bouffe le visage candide, avait encore des traits fins et le masque du génie pur, presque timide, quand il décroche avec le groupe franco-sénégalais « Wock » son prix « Découvertes » attribué par RFI en 2000. Sa voix y faisait merveille, épousant parfaitement les instruments de ce groupe qui l’avait repéré très jeune alors que Saint-Louis, excité déjà, enfantait et couvait son génie. Au niveau local, à l’école, dans la maison, comme dans les cérémonies, le petit Abdou avait déjà commencé à tisser sa toile. La suite on la connaît, une carrière en solo, un succès en trombe pour ce garçon qui a des parentés dans les intonations avec Youssou Ndour, ce gourmand du texte dont le répertoire rend hommage aux modous-modous de l’aventure de la migration dans un puissant texte, aux prophètes, aux jeunes filles. Lui qui prévient des rudesses de la vie et qui couvre avec sa voix, son application, sa pureté, cette chanson de conscientisation qui ne sacrifiait pas pour autant la chaleur du rythme et l’essence dansante du mbalax. Peu de chanteurs sénégalais peuvent se targuer d’avoir obtenu un succès si immédiat sur la scène nationale. Il a ainsi mené le début d’une carrière sans difficultés, encensé et couvert de gloire, cité comme le prodige national. Cependant, le talent a toujours besoin de se confronter à la difficulté, au manque, à l’isolement, il y apprend mieux à se renouveler, à survivre, à s’enrichir, parce que l’épreuve est nourricière dans la création. Abdou Guité Seck n’a pas eu à affronter ces écueils, c’est sans doute pourquoi, en prince privilégié, sa carrière a connu une forme de lassitude, toujours productive, sans pour autant regagner le sommet des débuts.

Le garçon continue de garder ce génie. Mais c’est presque un génie vain. Il est resté trop pur, trop sage. A côté de ses qualités de chanteurs, l’homme est devenu, il l’a toujours été du reste, un vrai saint-louisien, qui mesure son propos, un orateur, qui veut séduire, et qui fatalement devient un notable, très jeune. Figure très appréciée dans le pays, le notable a cette marque de maturité, parfois pompeuse, que les hommes convoitent pour assurer leur stature (Kilitef). Le choix des mots, de l’allure, ce grand boubou, cette propreté, ce soin, rappellent cet art saint-louisien de la présence au monde. Abdou Guité Seck est à ce titre, et à bien d’autres, un vrai fils de la ville. Un seigneur dont le génie s’affadit relativement vite, dans la préservation de la convention. Dans l’art plus que dans les autres domaines, la folie est sans doute le plus sûr moyen de se détruire, mais certainement aussi le plus sûr moyen de durer, de se réinventer. C’est un peu de folie qu’il manque à la ville de Saint-Louis et à Abdou Guité Seck, son ambassadeur. De l’imprévisible. Il faut aux villes, aux Hommes, cette part de lâcher qui enivre, ce qui explique cette dette que chaque sénégalais éprouve vis-à-vis de Omar Pène. Parce que ce dernier nous a tous, un jour, fait perdre la raison, la notabilité, la pudeur, la retenue…pour le démon de la joie.  Il faudrait convier un peu plus le quartier de Guet Ndar et ses soubresauts habituels pour donner d’autres fièvres à la ville. Sinon l’habitude d’un bonheur modeste finit par s’ordinariser. Le génie n’est ainsi jamais un gage pour la postérité. Il faut donner un peu de soi, un peu de ce que l’on ne veut dévoiler, un peu de sa honte, pour être véritablement impérissable. Et le notable, si aimé au niveau national, est un statut et pas un produit. Malgré son jeune âge, Abdou Guité Seck parait déjà si vieux, hélas. Espérons que ce que la précocité ne vous donne pas, l’âge vous le rende au centuple.

Elgas

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