Inventaire des Idoles : « Becco & Kara, farces à la loi »

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La comédie religieuse semble connaître une pause. Dans l’ordre du jour de la glose nationale, les sujets sont devenus bien autres. Assez peu question des frasques et tumultes des jumeaux turbulents de la scène religieuse. On observe comme une forme de trêve, d’élégance, ou de lassitude – c’est selon – tant les deux avatars d’homme de Dieu ont déserté la presse. Les faits-diversiers, vedettes s’il en est des colonnes de la presse, se rongent les doigts et pianotent dans le vide. Rien à se mettre sous la dent sur ce front habituellement si fécond en buzz. Kara[i] & Becco[ii] sont à marée basse, mais on peut, sans être devin, prédire que les flots reprendront leur cours bientôt, et qu’on ne manquera pas d’être submergé, voire noyé.

Ce silence est-il synonyme de maturité soudaine ou tardive ? Rien n’est moins sûr. Est-ce que Dieu a enfin attiré vers lui ces hommes, leur intimant l’ordre des réclusions spirituelles ? Rien n’est moins sûr non plus. Ce qui paraît plus plausible, c’est que les ennuis judiciaires de « l’octogame », dans lesquels il se débat, ont fendu la carapace d’impunité de Becco. L’immunité qui semblait la sienne a été chahutée par le séjour carcéral, malgré le négoce pour sa sortie. Le grand mépris qu’une certaine caste, religieuse et politique, avait à son endroit, jalousie primaire face à l’arrivisme sans gêne d’un homme qui n’est pas du « sérail », avait toléré Becco dans le décor. Ils consentaient à le voir en farceur officiel de Dieu, qu’ils regardaient comme le miroir purificateur à partir duquel, par comparaison, ils se trouvaient sublimes. En vérité, en privé, les petits comités dakarois l’assassinaient de mots et vilenies, et même à Touba, il est devenu très tôt un fils putatif, très embarrassant. S’il est difficile de lire avec justesse, si jamais elle existe, l’actuelle stratégie de Becco, on peut prêter à ses réseaux, formidablement instruits au sommet, extraordinairement populaires par le bas, des ressources pour revenir au-devant de la scène.

Chez son jumeau, qui garde la noblesse du sang à travers l’estampille Mbacké, le silence est singulier. Les facéties audiovisuelles et les démonstrations militaro-religieuses qui étaient devenues la marque de fabrique de la maison Kara, ont fini par lasser. Si l’on méprisait dans le haut peuple Becco, et il en était plus ou moins de même pour Kara, a minima existait-il une méfiance, par rapport au statut spécial qu’il semblait avoir. Il n’est pas impossible qu’une certaine lassitude se soit emparée de l’opinion, hors du cercle de ses sbires, constatant qu’en deux décennies assez peu d’offres religieuses novatrices ont été proposées.

Si le pays tout entier n’a pas su marginaliser Kara & Becco, c’est faute d’avoir pu les enterrer, ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. C’est ce qui rend la querelle plus belle, et ces hommes finalement attendrissants. Ils sont les meilleurs baromètres de ce « rien » avec lequel, dans le pays, on peut facilement faire illusion. Dans le champ politique, artistique, l’irruption régulière de personnages fantasques, qui deviennent vite des idoles, est un symbole national du déficit d’exemplarité au sommet, et de la défaite du mérite. Pourquoi donc interdirait-on à deux individus, qui du reste ont un mérite gouroutique, d’ébattre une économie religieuse dont ils représentent les formes les plus prospères ?

Petit sans grade, administrateur civil de formation, locuteur de ce français vieux-jeu que nos parents aiment tant reproduire, tape-à-l’œil aux limites de l’indécence, Becco a pourtant séduit de grandes intelligences. Partout dans le monde, il s’est institué en prince couvert d’argent et d’orgies, et a étendu son territoire dans les endroits les plus réputés du pays en termes de formation d’esprit. Magistral triomphe. Que dit l’adage wolof encore ? « Ku yalla taccul, nga fecc »[iii]. Il eut son Dieu, par ailleurs figure mystique plus aboutie du dernier demi-siècle sénégalais, Sëriñ Saliou [iv]. Il en fut le favori, jusqu’à l’onction. Nulle carte blanche ne pouvait être plus belle. Béatifié de son vivant par l’autorité suprême, assiégeant jusqu’aux territoires les plus méritants de la république, agent matrimonial des gueux, on serait presque indulgent devant les dérogations conjugales qu’il s’attribue, et les mise en scènes peu fines de ses soirées. Son Dieu a applaudi, on comprend bien alors qu’il danse, dans la nuit, ivre de joie, jusqu’à découvrir l’étoffe sacrée. Dépositaire d’un tel actif, il démontre du zèle religieux fait de dons et donations. Il acquière ainsi les derniers suffrages récalcitrants par la cravache de l’argent. Là où son aura ne peut pénétrer, il entre avec sa fortune. Robinet des libations qui remplit jusqu’au bain réjouissant.Il devient le bienfaiteur confrérique, voire national, tel qu’on les aime, tel qu’on les célèbre, même avec une pointe de haine.

Becco a capté tous les fantasmes nationaux et leur a donné corps. Il s’est fait vitrine des arrières boutiques, et des fonds de lit. Sans labeur, et sans productions, il vit aux crochets de ses admirateurs. Leur fortune ruisselle sur lui, et bien embêtés sont les autres religieux dans le même cas que lui qui sont tentés de l’épingler. Il est fait du même arbitraire, et y rajoute juste l’excentricité. Il a la jouissance moins pudique, voilà tout. A l’image du Mbaxaal Puj Paaj [v], plat sulfureux qu’on évoque avec lubricité, il est le véhicule du goût populaire. Il a ôté le couvercle de la morale pour ébruiter le secret : les femmes, le luxe, la luxure, l’affichage. Il est le galeriste des refoulements nationaux.

Du binôme qu’il forme avec Kara, il y a fort à parier que Becco est le plus fulgurant. Kara fait office d’enfant gâté. Il a toujours été servi à table. Il n’a rien conquis, rien gagné. Dans la naphtaline de sa naissance, il s’est complu, devant du reste palier un déficit de charisme par le surplus d’apparat et de vêtures. La tenue militaire vient donner une dimension virile au général sans galons. Le turban essaie de domestiquer une mystique sans substance. Et les parades, entre commerce politique et intimidations, signent l’impuissance à gagner les masses par l’énergie religieuse. Jumeaux faits de graines différentes, Kara touché par la grâce sans lumière, et Becco, par l’ombre puissante. Métaphores d’un temps religieux figé.

Il se dit dans la jeune garde mouride, lettrée, érudite, déterminée, tête de pont du conservatisme des élites, que les jumeaux s’essouffleront. Pari audacieux, voire vaniteux. On leur reproche de ternir l’image de la confrérie. Cela se fait in petto, car nul ne pourrait aller à l’affrontement avec eux. La tentation est grande de les excommunier, mais il y aurait tant à perdre que l’état-major officiel compte sur le temps, et le silence actuel concoure à son objectif. Mais tout reniement serait contreproductif, il priverait la grande famille confrérique d’arguments de poids, et surtout contrarierait la vertu sacrée de la parole et de l’onction données. Voici une position bien inconfortable. Ce qu’il y a de terrible avec ce pays, c’est qu’il façonne des héros à sa mesure. Aussi haut que monte le cri des vertus, aussi évident est-il que le produit des idoles trahit l’ouvrage. Ce que le pays boute comme rebuts, ses enfants chéris l’incarnent avec majesté.

Il doit bien y avoir, dans le génie national, une farce ininterrompue, qui prend un malin plaisir à tendre un miroir au pays. Le reflet ronge l’estime nationale. Voilà Kara & Becco, farceurs de cette loi immuable qui invite toujours à plus de responsabilité et d’exigence.Boussoles impérieuses.

Elgas

[i]Modou Kara Mbacké, leader religieux et politique affilié à la confrérie mouride – https://fr.wikipedia.org/wiki/Modou_Kara_Mback%C3%A9

[ii] Béthio « Becco » Thioune, leader religieux revendiquant des milliers de disciples à travers le monde, affilié lui aussi à la communauté mouride – https://fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9thio_Thioune

[iii] « Si Dieu vous applaudit, vous pouvez danser. » Traduction approximative

[iv] 5ème Khalife général des mourides, qui s’est éteint en 2007

[v] Plat gluant dont raffole Becco

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