Inventaire des Idoles : « Golbert, le vieil enfant et la médaille » (Par Elgas)

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« Et je lui ai dit un jour : « Votre corps-là, pour le sauver, il faudrait se débarrasser de tous les chefs de juridiction pour les remplacer par des Français et vous verrez que très bientôt ça va changer. Et si vous prenez un magistrat français, président du tribunal de Dakar, il n’a pas de parents à Dakar, ni de marabout, et les présidents de chambre, si vous en faites des Français, ils n’auront de comptes à rendre à personne. Et en plus, ils sont protégés. » Mais je n’ose pas le dire tout haut. » Abdou Latif Coulibaly, entretien avec Jean Copans, Politique Africaine, 2006.

Le professeur Ibrahima Thioub, recteur de l’université de Dakar, est un homme discret. Puits d’érudition, dévoué à faire renaître l’université sénégalaise, l’on connaît en revanche peu dans le pays ses travaux sur l’esclavage. Des années qu’il explore en effet minutieusement le sujet complexe de l’esclavage entre africains. Objet délicat à traiter en période d’émancipation et de décolonisation, il poursuit pourtant la vérité historique en démontrant, preuves à l’appui, comment les africains ont entretenu eux-mêmes un asservissement interne.

Porteur de cette vérité désagréable, le messager Thioub n’en fait pas état dans le débat national ou continental. A part auprès de quelques cercles d’initiés et de quelques documentaires qui sollicitent son expertise, il n’est pas très bavard. Peu de gens connaissent son œuvre.  Ceux qui la connaissent la maintiennent dans un silence commode, pour ne pas entacher le récit sur le primat de la responsabilité coloniale. Affronter les démons de son histoire n’a jamais été le fort de l’intelligentsia africaine. Thioub fait preuve d’un courage admirable.

Effet générationnel sans doute, la classe d’âge des Ibrahima Thioub est une l’une des plus fécondes intellectuellement. Aussi, celle qui est la plus fertile dans les discussions académiques, de comptoir, ou du thé. Sagesse et liberté de l’âge, alliées à une formation solide, hors de l’égotisme des « intellectuels médiatiques et politiques », on écouterait des heures ces types parler. Pas beaucoup de postures, pas la quête de la lumière, une distance saine existe très souvent entre l’homme et l’œuvre.  Il y a très souvent chez eux quelque chose entre la résignation et la lutte, une vie à minima.

Dans chaque ville du Sénégal, on rencontre ce genre de messieurs, la cinquantaine révolue, généreux dans la discussion, qui racontent l’époque des blancs entre autres souvenirs. Ils disent la qualité de leur diplôme jadis. Leur émoi de la fièvre des années 70. Les attroupements à l’université pour voir en 74 the « Rumble in the jungle » entre Ali et Foreman. Ils racontent les vestiges encore apparents de cette colonisation qu’ils ont combattue, mais dont ils ne gardent pas que de mauvais souvenirs. Ils évoquent cette histoire nationale entremêlée d’influences diverses. Les cinémas de Mambéty et de Sembène, l’effervescence marxiste dans l’université, l’élite intellectuelle militante. Tout cela, avec le recul, apparaît comme un âge d’or bouillonnant d’idées. La classe intellectuelle a eu les armes pour combattre le système qui l’avait formée. Elle a même intégré, dans certaines mesures, la tare des blancs dont parlait Cheikh Hamidou Kane : l’art de vaincre sans avoir raison.

Chez les autres de la même génération qui n’avaient pas eu la chance d’aller à l’école, la nostalgie est présente, elle se vit juste autrement. La somme des paysans, des employés, des ouvriers, des commis, de l’Etat colonial et de l’Etat fraichement indépendant, sont souvent si prompts à vanter l’ordre qui régnait. Ils parlent volontiers, avec ce refrain connu, « du temps des blancs » comme d’un temps béni, où un semblant d’administration de qualité régnait. Ils évoquent aussi ces rues que l’on revoit dans le Camp de Thiaroye de Sembène, propres et bien entretenues. Ils parlent de cette relation avec leurs patrons de jadis, de laquelle ils ne gardent pas que de l’amertume. C’est ainsi que l’on entend souvent, dans cette génération, ces propos troublants pour notre époque : « c’était mieux du temps des blancs ». La comparaison avec notre temps crée un malaise compréhensible. Dans chaque province sénégalaise, mieux encore, dans les ex-quatre communes, persiste, à des degrés divers, ce vieux sentiment d’un passé meilleur. Chez eux, qui n’ont pas eu les privilèges intellectuels obtenus à l’école des blancs, c’est comme s’il n’y avait plus de pudeur à dire clairement ce sentiment qui dérange. Il n’y a ainsi pas de filtre chez eux. On pense au livre fondateur de Achebe, Things Fall apart…

A trop oublier les différentes classes sociales qui préexistaient au fait colonial, aux castes, aux hiérarchies endogènes, on a presque oublié une somme d’intérêts divergents. Beaucoup de jouisseurs de l’ordre colonial, de privilégiés, et aussi des aliénés purs et simples, ont gardé de cette période des souvenirs et surtout des galons dans la hiérarchie.

(El Hadj) Alioune Badara Diagne dit Golbert appartient à cette génération. Il appartient surtout à ces deux groupes, lettrés et populaires. Il est un fils saint-louisien, ville sans doute la plus coloniale du Sénégal. Il aime cette ville, dont il récite l’histoire. Blanche ou noire, il la conte comme un patrimoine qu’il a honoré dans les téléfilms qui ont fait de lui cette vedette nationale tant aimée. Il y a quelque chose de très sénégalais chez Golbert, le papa fantasque et aimant, cette figure de l’autorité, avec cette bonhommie et cette grande générosité. Il ajoute à tout cela un rire chaleureux. Sorte de Louis de Funés Sénégalais ou Bakary Bamba dans Bal Poussière, ses apparitions sur le petit écran l’ont rendu familier de beaucoup de foyers.

Dans la troupe Bara Yeggo, il incarnait une palette de rôles, mais toujours dominait celui du père, du mari du père gâteau et déconneur dans la publicité. C’est en papa que les sénégalais l’ont connu. En papa saint-louisien, pèlerin précoce à la Mecque, en papa qui dit la bonne parole. Mais chez Golbert, toute la présence encore coloniale à Saint-Louis, l’une des plus vastes du pays, est devenue un trésor national qu’il vante. Peu percuté par les mouvements intellectuels de la pensée décoloniale, il incarne cette figure très senghorienne que l’on aime détester. Le vieil enfant aime sa médaille historique et c’est un amour impossible.

Quand Golbert décide de chanter récemment au micro de la BBC, ce passé colonial et certains de ses aspects, alors qu’une horde d’activistes souhaite déboulonner les monuments symboles de la présence française à Saint-Louis, il devient le vilain de l’histoire. Plusieurs réactions le crucifient. Le document vidéo, puissant et implacable, fédère contre lui une somme importante d’activistes à la cible toute trouvée : l’aliénation et son symbole. Exit l’ancien apôtre du théâtre national, l’acteur des publicités légendaires, ne reste plus que ce « vieux sénile » que l’on pend en place publique pour intelligence avec l’ennemi. Le symbole national de la veille devient la honte du lendemain. Cruelle temporalité.

En réalité, Golbert s’est fait ambassadeur d’une pensée de la vieille école qui court dans la ville et dans la province. Que les gens de sa génération confessent souvent. Beaucoup de vieux, qui n’ont plus d’enjeux, confient cette nostalgie. On a vu récemment beaucoup d’anciens combattants pleurer de recevoir une reconnaissance et une nationalité françaises pour lesquelles ils se sont battus. Gardant pour la vieille patrie envahissante un amour coupable. La question sur l’esclavage interne a été ravivée récemment par une pique d’Abdoulaye Wade contre Macky Sall. L’actuel président a cru bon de riposter dans un livre. Mais on peut gager qu’aucun des deux n’affrontera la terrible vérité des travaux de Ibrahima Thioub. Ils se cantonneront à la querelle politique, pour se dérober au combat historique. Golbert, qui ne s’est pas renié malgré la polémique, a précisé sa pensée. Sans doute l’a-t-il mal formulée et mal pensée. Sans doute a-t-il sous-estimé la blessure coloniale. Trouver des vertus à la colonisation, c’est le crime dont on ne revient pas. Mais ce qu’il dit, sans juger de sa vérité ou pas, est un propos en l’air, que l’on entend souvent, chez les générations qui n’ont plus rien à prouver à qui que ce soit.

Saint-Louis garde comme Oran, les stigmates et les couleurs coloniales. Son histoire est hybride. Toute tentation de virginité est vouée à l’échec et à la contradiction. Faidherbe y est couché en pont et en statue. Marcher sur le premier pour aller déboulonner le second, c’est le nouveau sens de l’histoire qui ne manque pas de faire sourire le vieil enfant qu’est resté Golbert. Débaptiser pour rebaptiser une rue, c’est changer l’habit mais garder la substance. Ça marche pour les musées et les rapatriements. Le symbole abusif du retour souligne l’impuissance à impulser. Curieuse souveraineté que celle que vous cède votre bourreau comme miette du destin. C’est sans doute le plus grand impensé du décolonialisme, improductif et orphelin dès qu’on lui ôte le colonialisme. On l’imagine avec Marie Madeleine notre Golbert, dans son grand boubou, la blague au bout de la langue, chahuté par ses détracteurs mais combattif. L’histoire n’est pas une matière inerte, dans laquelle on fait un tri. Il faut en assumer toutes les nuances, les blessures et les séquelles. Agir, pour en amoindrir les reflux négatifs, sur l’avenir sur lequel on a prise, est une voix plus sûre que les passéismes illusoires. Si Golbert avait plus de capital intellectuel, il l’aurait dit autrement et pas aussi grossièrement. Ni le fond n’était juste, ni la forme appropriée. Ou alors il aurait écrit comme Ibrahima Thioub avec subtilité et science. Ceux qui ont ce capital, intellectuels bien repus de l’habit colonial, combattent Golbert l’idole populaire, ayant honoré pourtant, lui, le génie national. Ironies. Ironies. Ironies. Voilà un exemple des chemins de l’Histoire qui partent dans tous les sens et qui déjouent les sentiers de la militance. Mais comme dit Victor Hugo « ces choses-là sont rudes, il faut pour les comprendre avoir fait des études. »

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