Kamissa Camara, ministre malienne des Affaires Étrangères : « Je suis la personnification de l’implication de la diaspora »

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Nommée ministre des Affaires étrangères par IBK à l’aube de son second mandat, Kamissa Camara, 35 ans, prend peu à peu ses marques à la tête de la diplomatie malienne. Une belle promotion pour cette ancienne analyste née en France et passée par les États-Unis, qui fait aujourd’hui figure d’« atout jeune » du président malien.

Peu de Maliens la connaissait avant sa nomination au gouvernement, début septembre. Beaucoup ont sans doute été surpris de découvrir le visage souriant de cette jeune femme dans l’organigramme gouvernemental, et pas à n’importe quel poste : celui de ministre des Affaires étrangères.

Excepté une brève expérience de deux mois comme conseillère diplomatique d’IBK, cette Franco-Américano-Malienne, née en France de parents maliens et partie faire carrière à Washington, n’avait jamais occupé de poste dans l’administration et encore moins au gouvernement. Une novice donc, et un pari risqué pour le président, qui souhaite faire de sa nouvelle ministre le symbole de sa volonté de renouvellement générationnel.

Kamissa Camara, elle, découvre progressivement l’intensité de sa nouvelle fonction. Peu de sommeil, des milliers de kilomètres en avion, des réunions à la chaîne et un style à imprimer. De passage en France pour les commémorations du centenaire de l’armistice de la Première guerre mondiale et le Forum de Paris sur la paix, la jeune ministre ultra connectée a sauté dans un Uber pour se rendre la rédaction de Jeune Afrique. Interview.

Jeune Afrique : Vous n’avez pas toujours été tendre avec le président IBK. Pourquoi avoir accepté de devenir sa ministre des Affaires étrangères ?

Kamissa Camara : En tant qu’analyste politique, j’ai critiqué le président lorsque je pensais que certaines de ses positions étaient critiquables, et je l’ai défendu lorsque je pensais que cela était approprié. J’ai été plutôt équilibrée dans mes prises de position sur le Mali. Je me devais de donner mon avis sur certains sujets d’actualité dans mon pays. J’ai accepté de servir le Mali puisque je suis une patriote convaincue. C’est un honneur de pouvoir le servir à un tel niveau. Je ne pouvais pas ne pas accepter cette proposition.

Vous avez en partie été choisie parce que vous êtes une jeune femme issue de la diaspora. Acceptez-vous cette étiquette ?

Je suis une jeune femme de la diaspora, c’est un fait. Mais avant tout, je suis une Malienne qui a évolué à l’étranger et qui a toujours gardé ses liens avec son pays. Je me suis engagée de la manière que je pouvais dans la vie politique malienne. Je mets désormais la main à la pâte et je le fais avec grand plaisir.

En quoi est-ce un avantage d’être issue de la diaspora ?

Lorsqu’on est issue de la diaspora, on a l’avantage d’avoir une double culture. Je suis Malienne et attachée à mes racines, mais j’ai également des repères dans d’autres pays. J’ai choisi de m’expatrier de la France et de vivre une expérience américaine. J’ai une triple culture que je mets maintenant au profit de mon pays. Je choisis de le faire pour le Mali puisque c’est du sang malien qui coule dans mes veines.

Que répondez-vous à ceux qui déplorent votre manque d’expérience ?

Je leur dit que le président de la République est le premier diplomate du pays et qu’il a été ministre des Affaires étrangères, comme le Premier ministre. Tous deux sont donc très bien placés pour connaitre les qualifications requises pour entreprendre une telle mission. J’ajoute qu’avant d’être ministre, j’ai été conseillère diplomatique du président.

Que vous a dit IBK la première fois que vous l’avez vu après votre nomination ?

Je l’ai d’abord remercié de me faire confiance et de m’avoir confié la diplomatie malienne. Je lui ai présenté la feuille de route que j’avais rédigé. Il m’a rappelé qu’il m’avait choisi parce qu’il savait que j’avais les compétences pour mener à bien la diplomatie malienne.

Quelles sont les grandes lignes de cette feuille de route ?

La première est de défendre les intérêts du Mali et des Maliens à l’étranger. Ensuite, de réadapter notre outil diplomatique selon nos intérêts stratégique à travers le monde. Enfin, de défendre les intérêts de la diaspora malienne. Chaque année, elle envoie des fonds très importants au Mali. Cette implication de la diaspora doit se transformer en investissements qualitatifs. J’en suis la personnification : je reviens dans mon pays pour en diriger la diplomatie.

NOUS AVONS DE TRÈS BONNES RELATIONS AVEC L’ALGÉRIE, UN ÉTAT AMI AVEC LEQUEL NOUS TRAVAILLONS À LA MISE EN ŒUVRE DE L’ACCORD DE PAIX

Le programme de Désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR) a enfin été lancé à Gao, avec plusieurs années de retard. Que faut-il faire pour accélérer le processus de paix, comme le réclament les médiateurs internationaux ?

Dans tout processus de paix ou de reconstruction d’une armée, le programme de DDR prend des années. Au Burundi, il a pris huit ans. Il faut prendre le temps nécessaire pour que ce DDR assure la stabilité de nos forces de défense et de sécurité. L’aspect qualitatif doit primer, pour permettre à cet accord de paix d’être efficace et éviter de nous retrouver dans la même situation dans quelques années.

Souhaitez-vous l’application rapide de sanctions contre les responsables de groupes armés accusés d’entraver la paix mentionnés dans le dernier rapport des experts de l’ONU ?

Le régime de sanctions de l’ONU a été mis en place pour dissuader les acteurs qui ne veulent pas la bonne mise en œuvre de l’accord de paix et de réconciliation. La poursuite des acteurs qui entravent cette mise en œuvre est le travail de la justice.

Soupçonnez-vous l’Algérie de protéger Iyad Ag Ghali ?

Des enquêtes sont en cours pour savoir où il se trouve et quel rôle il joue dans la déstabilisation du nord du Mali. Ce n’est pas à moi de soupçonner ou d’accuser un État voisin. Je peux juste vous dire que nous avons de très bonnes relations avec l’Algérie, qui est un État ami avec lequel nous travaillons à la bonne mise en œuvre de l’accord de paix.

Êtes-vous favorable à l’ouverture d’un dialogue avec les jihadistes de nationalité malienne, comme Iyad Ag Ghali ou Amadou Kouffa ?

Nous avons à cœur de dialoguer avec les Maliens qui ont signé l’accord de paix d’Alger de manière formelle. Nous ne sommes pas contre le dialogue, nous sommes contre ceux qui veulent déstabiliser le Mali. Si ces personnes nous approchent pour trouver une solution et proposer un cadre de stabilisation pour notre pays, nous sommes ouverts au dialogue.

NOS FORCES DE DÉFENSE ET DE SÉCURITÉ SONT EN RECONSTRUCTION

Pourquoi la mise en place de la force conjointe du G5 Sahel est-elle aussi laborieuse ?

Le G5 Sahel a été mis en place il y a moins de cinq ans. Nous avons encore des efforts de sensibilisation à faire auprès de nos partenaires internationaux sur l’importance d’avoir une force conjointe du G5 Sahel. Il s’agit d’une initiative régionale, composée d’armées nationales. Cette force est la pièce centrale du G5 Sahel.

Pour stabiliser le Sahel, il faut coordonner savamment les aspects politiques, les aspects militaires et les aspects de développement. Il semble que les partenaires internationaux soient plus enclins à financer les aspects de développement, notamment à travers l’Alliance Sahel. Nous devons maintenant expliquer quelles seront les retombées de la force conjointe sur le long terme.

Les missions internationales nous aident beaucoup, par exemple dans la formation ou la collecte de renseignement. Mais nous avons également à cœur de monter une force qui peut assurer la sécurité sur son propre territoire. Voilà le message que nous essayons de faire passer à nos partenaires internationaux : financer la force conjointe du G5 Sahel, ce n’est pas financer un instrument de plus, mais financer la sécurisation du Sahel dans la durée.

Vous avez déclaré que votre objectif était que le Mali puisse assurer lui-même sa sécurité d’ici la fin du second mandat d’IBK. N’est-ce pas irréaliste compte-tenu de la situation sécuritaire actuelle dans le pays ?

Je viens de vous faire l’apologie de la force conjointe du G5 Sahel car j’y crois. Lorsque nous aurons des forces de défense et de sécurité nationales qui sauront coordonner leurs efforts, nous serons à même d’assurer nous-même notre sécurité. Le Mali sera défendu par l’armée malienne, le Niger par l’armée nigérienne, et toutes ces forces nationales seront en coordination les unes avec les autres.

C’ÉTAIT AU PEUPLE MALIEN DE DÉCIDER DU PRÉSIDENT ET IL A DÉCIDÉ D’ÉLIRE IBRAHIM BOUBACAR KEÏTA

Le Mali est-il toujours dépendant des forces militaires étrangères présentes sur son territoire ?

Le contexte malien de 2012 n’est pas celui de 2018. Nos forces de défense et de sécurité sont en reconstruction. Leurs capacités sont en train d’augmenter, comme nous le voyons tous les jours sur le terrain. Il ne s’agit donc pas de dépendance mais d’une assistance qui a permis à nos forces de progresser.

Que dites-vous aux opposants qui, comme Soumaïla Cissé, continuent de contester la victoire d’IBK à la dernière présidentielle ?

Que le Mali nous appartient à tous. C’était au peuple malien de décider du président et il a décidé d’élire Ibrahim Boubacar Keïta. Nous devons maintenant avancer car nous sommes un pays qui fait face à de nombreux défis.

Nous avons besoin de l’implication et de la participation de tous les Maliens pour nous permettre de nous relever. Le leader de l’opposition se doit de montrer l’exemple. IBK a tendu la main à l’opposition et à tous les Maliens qui désiraient participer à la reconstruction du pays. Libre à eux de l’accepter ou non.

Êtes-vous préoccupée par l’état de santé d’Ali Bongo ?

Je n’ai pas plus d’informations que vous. Nous lui souhaitons un prompt rétablissement.

Aîssatou Diallo (J.A)

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