La chirurgienne égyptienne qui « répare » les femmes excisées

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« Je n’avais jamais entendu parler de cette opération, mais je rêvais de reprendre un jour ce qui m’avait été pris », raconte Abir*, trentenaire, mutilée à l’âge de 11 ans dans un hôpital de la capitale égyptienne et qui a voulu « prendre sa revanche ». Il y a près d’un an, cette commerciale et fille d’un homme d’affaires voit passer une annonce sur Facebook. « Cherche femme excisée souhaitant être opérée pour reconstruire ses organes génitaux. » Une doctoresse en devenir, Reham Awwad, veut étudier le taux de succès des opérations de reconstruction du clitoris pour valider son diplôme de médecine. La technique, théorisée et popularisée par le Français Pierre Foldès, n’est pas enseignée et reste très peu pratiquée en Égypte, où 92 % des femmes sont excisées. Bien qu’en recul depuis les années 2000, l’excision est imposée à 70 % des adolescentes, selon une étude de 2014. Alors que les institutions musulmanes et chrétiennes condamnent désormais cette tradition millénaire, quatre excisions sur cinq sont aujourd’hui réalisées par des médecins.

Sans le dire à ses parents originaires de Haute Égypte, Abir voulait « effacer » l’ablation de son clitoris externe, qui avait à l’époque provoqué une hémorragie et des douleurs récurrentes jusqu’à l’âge adulte. Huit mois après la reconstruction de ses organes génitaux par Reham Awwad, Abir n’a plus mal et cette ancienne « grande timide » se voit métamorphosée : « J’ai l’impression d’être quelqu’un d’autre, non seulement je me sens complète, mais en plus j’ai gagné une immense confiance en moi au travail, avec mes amis et dans ma vie quotidienne. » En entendant son récit ponctué de rires, les larmes montent aux yeux de sa chirurgienne, devenue une amie. « Je n’avais pas anticipé un tel effet psychologique car, au départ, je voyais mon opération comme une question anatomique et fonctionnelle pour récupérer des sensations perdues ; donc je suis très émue et heureuse de voir l’autonomie de mes patientes restaurée », explique la diplômée de chirurgie plastique de 37 ans, enlacée par Abir.

Une pionnière « combattante »

Médecin en jean-basket, Reham Awwad pensait s’orienter vers une carrière de pédiatre. Lors d’un stage en gynécologie-obstétrique, l’étudiante doit examiner une femme enceinte et découvre, sans comprendre, que ses lèvres majeures sont cousues. En langage médical, c’est une infibulation ou mutilation génitale féminine de type 3. « Un choc » qui scelle sa promesse « d’aider les femmes qui ont vécu cette terrible expérience », écrit-elle sur Women of Egypt, le premier site à relayer son appel. Reham a grandi en Arabie saoudite, où l’excision est moins prévalente qu’en Égypte (à Djeddah, la seconde ville du pays, 18 % des femmes sont excisées, selon une étude du British medical journal).

Tout en choisissant la spécialité chirurgie plastique, elle se plonge dans la littérature scientifique sur l’excision – en théorie criminalisée depuis 2008 – et les moyens de restaurer le gland de cet organe érectile féminin, dont la plupart du bulbe est immergé. En Égypte, un seul médecin a publié un article fouillé sur le sujet, il y a plus de vingt ans. Depuis, il opère très occasionnellement dans une clinique privée, son hôpital ayant refusé de proposer ce service. Reham Awwad est la première Égyptienne à y consacrer sa thèse et convaincre un hôpital public d’accueillir ses patientes. Son directeur accepte d’y consacrer une ligne budgétaire pour que les opérations soient gratuites.

Mais les premiers mois sont difficiles. Ses collègues ne l’aident pas à trouver des volontaires et craignent qu’elle s’attire « des problèmes » en s’attaquant au tabou de l’excision, aussi banal qu’indicible. Une courte vidéo d’interview sur le site égyptien Love matters déclenche autant de messages de soutien que de commentaires haineux, l’accusant de déshonorer les femmes. « Mais c’est une combattante », lance Abir. Avec l’aide des réseaux sociaux, bien plus de patientes se présentent que prévu. Pour les besoins de sa thèse, la chirurgienne doit se limiter à opérer vingt femmes, entre 19 et 42 ans, à l’hôpital de Qasr el Ayni, dans le centre du Caire.

« La chirurgie doit être la dernière étape de la reconstruction »

Son échantillon est limité, mais ses résultats corroborent ceux de ses prédécesseurs. Dans les mois qui suivent, la majorité de ses patientes témoignent avoir éprouvé de nouvelles sensations sexuelles et vu leurs douleurs diminuer, voire disparaître. Si l’une d’entre elles n’a pas vu de changement, « 100 % témoignent d’une plus grande estime d’elles-mêmes », conclut-elle dans sa thèse de 110 pages. Sa réussite scientifique lui a aussi ouvert les yeux sur l’ampleur de la tâche. « Le plus incroyable est que la plupart m’ont dit se confier pour la première fois, et sans être jugées, sur ce qui leur était arrivé enfant, leurs traumatismes et leurs espoirs de vie meilleure », témoigne Reham Awwad, convaincue que son expérience a servi « à mettre le pied dans la porte » et doit être rendue plus accessible. Sans être l’unique solution de résilience offerte aux femmes excisées.

« En réalité, la chirurgie ne doit pas être la première mais la dernière étape de la reconstruction. Il faut d’abord voir comment les aider psychologiquement et socialement, car toutes n’ont pas été autant mutilées. Certaines éprouvent de graves troubles, alors qu’anatomiquement leur clitoris est intact et seules leurs lèvres ont été légèrement coupées. L’opération, seule, ne peut pas tout résoudre », précise la médecin. En Égypte, les familles confient aux médecins le soin de décider le degré d’excision. Ceux qui acceptent disent ne mutiler que « les parties protubérantes » pour faire correspondre l’organe génital des fillettes à leur imaginaire de la vulve normale, selon plusieurs études citées par Mada masr. Même la loi, qui pénalise les parents et praticiens responsables d’excisions, contient un article qui permet de blanchir les médecins si l’excision est jugée absolument nécessaire, « un cas de force majeure ».

Un centre multi-disciplinaire pour guérir de l’excision

Face aux fossoyeurs de la médecine, le combat de Reham Awwad n’en est qu’à ses prémices. Sa thèse en poche, elle prévoit d’ouvrir un centre multi-disciplinaire dédié aux femmes excisées. À côté de la salle d’opération, des psychologues et gynécologues interviendront pour « offrir un soutien émotionnel complet avec des groupes de parole, des informations sur la santé reproductive, la sexualité et pour aider les femmes à comprendre comment leurs corps et leurs organes génitaux fonctionnent ». Un centre médical privé en banlieue du Caire lui a déjà donné son feu vert, mais les fonds manquent pour rendre les consultations accessibles à toutes.

En attendant, elle « ne veut pas laisser tomber les dizaines de femmes » qui l’ont contactée, l’année passée, pour bénéficier de l’opération reconstructrice gratuite. L’hôpital, qui l’accueillait, n’a pas les moyens pour des opérations supplémentaires, qui coûtent entre 5 000 et 10 000 livres (260 à 560 euros). Alors, avec l’aide d’amies, comme son ex-patiente Abir, elle les finance elle-même.

(Avec le Point)

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