Qui est cette personne qu’on appelle journaliste ? Dois-je lui accorder m confiance quand je détiens la quasi-certitude qu’il peut me trahir ? N’est-il pas un traître au comportement d’ami ? Les réponses sont à fouiller dans ce livre, Le journaliste et l’assassin, de la consoeur américaine Janet Malcolm du New York. Un prenant texte, sur fond d’un fait divers pu..t la traitrise, qui ne laisse pas indifférent.

La phrase est devenue culte. Je me souviens d’avoir été saisie, comme rarement, par les premières lignes duJournaliste et l’Assassin : « Le journaliste qui n’est ni trop bête ni trop imbu de lui-même pour regarder les choses en face le sait bien : ce qu’il fait est moralement indéfendable. » Qu’est-ce qu’il fait ? Il tente de gagner la confiance de son interlocuteur pour mieux le trahir par la suite sans aucun état d’âme. On le met en face de son comportement répréhensible, il emploie alors de grands mots ronflants : liberté d’expression, transparence, droit à l’information, démocratie en danger, création. La reporter du New Yorker Janet Malcolm ne se paie pas de mots. Elle parle de trahison pure et simple. Le Journaliste et l’Assassin est, comme tous les grands livres, un récit aux multiples portes d’entrée. L’auteure y relate un fait divers, analyse la relation entre auteur et sujet, évoque l’amitié mensongère, rend compte des procès.
Une histoire en plusieurs temps. Nous sommes aux États-Unis, durant la nuit du 17 février 1970. Le médecin militaire Jeffrey MacDonald est accusé d’avoir assassiné ses deux petites filles et son épouse enceinte de 26 ans dans l’appartement familial. Il est aussitôt blanchi par le tribunal militaire. L’affaire le rattrape, car son beau-père croit en sa culpabilité. La justice fédérale reprend l’enquête. Les années passent. Un nouveau procès va avoir lieu. L’accusé Jeffrey MacDonald et l’écrivain Joe McGinniss se rencontrent en 1979. Ils passent un accord moral et financier. L’un va écrire un livre sur l’autre. L’écrivain a le droit de se fondre dans l’équipe des défenseurs. Il a ainsi accès à tout. De l’analyse à la tactique. L’auteur racontera la défense, l’innocence, la victoire. Les deux hommes, Joe McGinnis et Jeffrey MacDonald, deviennent rapidement amis. Le procès dure sept semaines. Le verdict tombe. Jeffrey MacDonald est condamné à la prison à vie pour triple meurtre. Tout le monde pleure.
L’un est en prison, l’autre est en liberté. Les deux amis, le journaliste et l’assassin, entament une correspondance. Elle va durer presque quatre années. Le journaliste assure l’assassin de son amitié et de son empathie. Jeffrey MacDonald attend donc avec impatience la sortie de l’enquête de Joe McGinniss. On va enfin comprendre qu’il est la victime d’une grave erreur judiciaire. Le livre sort en 1983. L’ancien médecin militaire y est décrit comme un dangereux psychopathe. Un homosexuel refoulé, un dragueur compulsif. Il n’y avait pas d’amitié véritable, pas de contrat moral, pas d’innocence à prouver. Il y avait seulement un bon auteur à la recherche d’ un bon sujet pour écrire un best-seller. Le meurtrier Jeffrey MacDonald tombe des nues et intente un procès à l’écrivain Joe McGinnis. Le procès civil s’ouvre à Los Angeles. Joe McGinnis explique qu’il a acquis la certitude, au cours du procès pénal, que Jeffrey MacDonald était coupable. La journaliste du New Yorker rappelle qu’un « procès est à la vie de tous les jours ce que la guerre est à la paix ». Le portrait de l’avocat de Jeffrey McDonald, Gary Bostwick, est l’un des morceaux de bravoure du livre. Durant le procès, l’avocat cite beaucoup sa mère. Il dit notamment : « On ne répare pas une injustice par une autre. » Un arrangement financier est trouvé entre les deux parties en 1987.
Une réflexion sur les liens contradictoires entre journalisme et littérature
L’enquête de Janet Malcolm est composée de trois histoires. Un premier récit (le triple meurtre du médecin militaire et le procès pénal), un deuxième récit (le livre de Joe McGinniss et le procès civil de l’assassin contre le journaliste) et, enfin, un troisième récit. La publication du travail de Janet Malcolm, en 1989, suscite un grand nombre de vives polémiques. On lui reproche de ne pas avoir d’emblée avoué qu’elle-même avait été poursuivie en diffamation par un des personnages principaux (Jeffrey Masson) d’un de ses livres (In the Freud Archives). La mise en abîme est totale. Dans Le Journaliste et l’Assassin, on trouve une enquête sur l’enquête, une réflexion sur les liens contradictoires entre journalisme et littérature, une accusation contre l’accusatrice. Mais le travail de Janet Malcolm est d’une grande probité. Il est une réflexion métallique sur le métier de journaliste.
L’auteur Joe McGinnis a été déçu par le sujet Jeffrey MacDonald. L’ancien médecin militaire est un personnage répétitif, terne, antipathique. Il est impossible de le peindre en Raskolnikov des temps modernes. La vérité des rapports du journaliste et de l’assassin a varié au fil du temps. Une relation complexe, ambiguë, contradictoire. Tout cela est sans doute vrai. Mais Joe McGinnis était-il obligé de dire à la mère de Jeffrey MacDonald qu’il n’aurait pas de répit tant qu’il n’aurait pas prouvé l’innocence de son fils ? La thèse contestée et radicale de la journaliste du New Yorker est simple : la trahison n’est pas un accident. La malhonnêteté est consubstantielle au rapport auteur-sujet. On écrit, on trahit. Joe McGinnis avait auparavant rédigé Heroes (1976), une confession qui mêle personnel et professionnel. Janet Malcolm rappelle alors une règle immuable : l’auteur d’une autobiographie raconte toujours autre chose que ce qu’il croit raconter. On est d’autant plus responsable qu’on le sait. Celui qui écrit sur l’autre trahit l’autre. Celui qui écrit sur lui se trahit lui. L’écriture vit sa propre vie..

Tract.sn (avec média)

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