‘‘Ouestaf’’ : Macky Sall truste le leadership régional

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Macky Sall s’est dit sûr que de la pandémie mondiale de coronavirus, sortira un « nouvel ordre mondial ». On attend de voir. Il n’est pas sûr qu’il ait raison : l’annulation de la dette des pays africains par ceux industrialisés du G20 n’a pas eu lieu. Seulement un moratoire d’un an sur le paiement des dettes africaines, a été accepté par les pays les plus riches du monde.

En revanche, à défaut de nouvel ordre mondial, un « nouvel ordre ouest-africain » émerge déjà de cette « Coronacrise ». Et Macky Sall y joue les premiers rôles. Dans les deux zones économiques ouest-africaines, aussi bien UEMOA que CEDEAO, c’est la voix du président sénégalais qui se fait entendre sur la scène internationale. Il semble avoir décidé d’y jouer une partition en solo. Le président Sall a bien observé que ses pairs ouest-africains sont doublement confinés chez eux : par le coronavirus et par le climat socio-politique dans leurs pays respectifs. Passons-les plutôt en revue. Le président ivoirien, qui devrait être le leader naturel de l’UEMOA, dans laquelle son pays pèse 40% du PIB, s’est sorti du jeu depuis qu’il a annoncé qu’il ne se présentera pas pour un troisième mandat, à l’élection présidentielle du 31 octobre. Il n’est d’ailleurs pas sûr que le dauphin qu’il a désigné, pour aller à cette présidentielle, son Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, puisse prendre sa succession : la restriction actuelle de rassemblements et de déplacements, à l’intérieur de tous les pays de la sous-région, ne permet pas à Gon d’entrer dès maintenant en campagne, condition pour espérer s’imposer dans les urnes. La présidentielle ivoirienne d’octobre 2020 est, toutefois, en passe d’être reportée…. Pour en revenir à Ouattara, son grand œuvre, la monnaie Eco, annoncée en fanfare en décembre dernier, comme devant entrer en circulation en juillet 2020, ne verra certainement pas le jour à cette date. Ni dans un horizon proche. Plus personne ne parle de l’Eco !

Cette ex-future monnaie est celle dont le projet avait irrité le président du grand Nigéria : la moutarde était montée au nez de Buhari, devant cette dépossession par l’UEMOA de ce projet de monnaie appartenant originellement à la CEDEAO. Mais Buhari aussi est en retrait : bien que réélu pour un second mandat, il y a juste un peu plus d’un an (en février 2019), le président nigérian, 77 ans, refuse de continuer à faire jouer à son pays son rôle de locomotive économique pour ses voisins. Il a fermé ses frontières vers l’’Afrique de l’Ouest, notamment avec le Bénin.

Deux autres chefs d’Etat auraient pu incarner le leadership régional :  le président malien IBK (pour l’UEMOA) et le président guinéen Alpha Condé (pour ce qui est de la CEDEAO, dont il est d’ailleurs le président en exercice). Ils sont tous les deux empêtrés dans des contextes socio-politiques encombrés de menaces. IBK, qui a appelé ses compatriotes à voter ce dimanche 19 avril pour le second tour des législatives, a sur les bras sa crise djihadiste à gérer et des menaces de partition du pays par des groupes armés. Son principal opposant Soumaila Cissé a été kidnappé, énième preuve de l’insécurité qui règne dans une partie importante du Mali. Alpha Condé, s’il a fait passer en force, par référendum, sa nouvelle Constitution, l’a réussi au prix de de nombreux morts de civils. Le climat socio-politique est délétère à Conakry. Ce qui n’arrange rien, le Pr Alpha propose des remèdes incongrus contre le coronavirus : boire de l’eau chaude et s’enduire le nez de mentholatum. Au risque de passer pour aussi farfelu que l’ex-président gambien Yahya Jammeh, qui se faisait fort de guérir les malades du VIH. Quant au président du Ghana, Nana Akufo-Addo, il semble faire le focus sur son pays et ne pas se soucier de prendre une place dans le jeu régional. Le méritant président burkinabé Roch Kaboré a une présidentielle sur les bras, prévue pour le 22 novembre 2020, à l’issue de laquelle il entend rempiler. Il est bien content d’avoir cédé la présidence du G5 Sahel, pour ce concentrer sur son pays. G5 Sahel, instance de lutte contre le djihadisme? dont ne fait pas partie le Sénégal. Ce qui est finalement un mal pour un bien : la liberté de parole et de manœuvre du président sénégalais n’en sont que plus grandes.

Macky Sall donc. Pendant que ses homologues ouest-africains qui pourraient prétendre au leadership régional sont gênés aux entournures, lui a réussi, avec la « Coronacrise », à pacifier ses relations avec son opposition. Une trêve politique, qui semble partie pour durer au moins le temps de la pandémie, a été obtenue par Macky Sall. Il a reçu les leaders de l’opposition au palais présidentiel, afin de les consulter sur les mesures exceptionnelles anticoronavirus (après que ces mesures soient prises, il est vrai). Macky Sall a aussi profité de la pandémie, pour se poser en champion de la demande d’annulation de la dette africaine et de mise à disposition de financements à l’Afrique. C’est ainsi que le président sénégalais a pu distribuer des bons points aux institutions de Bretton Woods, FMI et la Banque mondiale, qui, « cette fois-ci, (…) ont été à la pointe du combat ». Le Sénégal fait partie des pays à avoir obtenu un financement important du FMI, dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Macky Sall est aussi, celui des présidents africains qui a appelé, sur Tv5, le président Trump à revenir sur sa décision de suspendre la contribution américaine à l’Organisation mondiale de la Santé (Oms). N’hésitant pas à pousser le bouchon, Macky Sall s’est enfin « approprié » le professeur français Didier Raoult, star malgré lui de la pandémie de coronavirus, dont il s’est plu à rappeler publiquement que « c’est un natif de Dakar ». Quant aux présidents des petits pays que sont le Libéria, la Guinée-Bissau et la Gambie – Georges Weah, Adama Barrow et Umaro Sissoco Embalo-, ce sont des obligés du président sénégalais, qui a été décisif dans leur arrivée au pouvoir.

Alors, émergence d’un « Nouvel ordre ouest-africain » ? Si tel devait être le cas, Macky Sall y a une belle carte à jouer.

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