[ Tribune ] « Barça ou Barsakh », les paradoxes d’une « utopie-réalité » (Par Momar-Sokhna Diop)

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« Barça ou Barsakh », utopie ou toujours réalité
Réalité ! oui car les Africains et en particulier les Sénégalais, malgré toutes les mesures prises par les pays concernés, continuent de prendre, massivement, les pirogues pour tenter de rejoindre les pays européens dont l’Italie, l’Espagne et la France, pays où le phénomène crée de fortes tensions, des divisions politiques et des disputes sur la meilleure façon de traiter et de résoudre cette crise.

La migration n’est pas un fait nouveau, mais s’est accélérée dans les années 1980 à cause de la dégradation des économies africaines, dégradation organisée par les Politiques d’Ajustements Structurels (PAS) imposées par le Fond Monétaire International et la Banque Mondiale. L’immigration explose. Elle concerne désormais toutes les couches sociales. Elle est devenue massive et plus durable.
Les Africains fuient leurs pays à cause de la pauvreté, des changements climatiques, des conflits, des répressions et des violations des droits de l’Homme. Les agriculteurs sénégalais, les éleveurs, les pêcheurs, les transporteurs, les artistes, les professionnels du tourisme, les personnels de la santé, les maraichers, les commerçants et les employés ne peuvent plus vivre des fruits de leurs activités et qu’en même temps l’argent de leurs impôts de même que les valeurs ajoutées issues de leurs sueurs sont mal répartis voire pillés par une élite politique dont le seul souci est de s’enrichir des deniers publics. Aussi, la majorité des jeunes sortent du système éducatif sans qualification et que les femmes sont toujours considérées comme des agents économiques de second rôle ? Dans ces conditions, comment empêcher la ruée vers l’Europe ?

Ce sont les raisons pour lesquelles les populations quittent leurs pays. Les principales destinations sont l’Italie, l’Espagne, le Portugal, l’Angleterre, l’Allemagne et la France. Les raisons sont simples : d’une part parce que ces pays constituent les anciens colonisateurs de l’Afrique noire et d’autre part, parce que la politique sociale et le système de solidarité de ces pays seraient plus attractifs.
En tous cas, tous ces pays d’Europe sont aujourd’hui déstabilisés car affectés par le COVID 19 et par un chômage de masse. Les perspectives d’insertion professionnelle, espérées par les candidats à la migration, sont maigres sans oublier les risques de décès. En effet, en 2019, environ 4 000 personnes seraient mortes noyées dans leur périple pour rejoindre l’Europe et cela s’aggrave tous les jours. L’humanité tout entière en parle sauf les États africains qui sont en partie responsables de ce désastre.

En effet, comme le constate Makhily Gassama, «c’est l’échec de toutes nos politiques de développement ; l’échec de nos élites, qu’elles soient politiques surtout politiques-intellectuelles et économiques depuis la proclamation de nos fameuses indépendances ; cet échec constitue les vraies causes de ces déplacements massifs des populations africaines ».

Nous n’avons pas réussi à nous imposer sur le globe comme les autres continents en dépit de nos immenses richesses naturelles, en dépit de nos valeurs culturelles évidentes. Pourquoi ? Par manque de courage politique. Les politiques bradent notre dignité sans état d’âme sous le prétexte d’un realpolitik qui ne sert que leurs intérêts personnels et ceux de leurs complices extérieurs. Quant à nos relations avec le monde extérieur, nous nous sommes contentés de nous livrer et livrer nos pays à des puissances étrangères comme aucun continent ne l’a fait, et courir après des fauteuils, souvent en pataugeant dans le sang de nos concitoyens avec le seul souci de les conquérir ou de s’y maintenir confortablement. Les élections en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Togo, au Gabon pour ne citer que ces pays attestent nos propos.
L’Europe, principal foyer d’accueil, est en permanente recherche de solutions efficaces. En France, le ministre de l’intérieur propose plusieurs mesures qui cherchent à faire converger les procédures françaises avec les pratiques européennes, à réduire à six mois les délais d’examen de la demande d’asile et à ramener à 90 jours la durée maximale de rétention au lieu de 45. Ces mesures, très critiquées par l’opposition et par les associations, divisent également la majorité présidentielle. En effet, l’objectif principal est bien évidemment de faciliter les expulsions qui ne résoudront pas le problème car comme le prévoyait le président Abdou Diouf, en 1991, dans le journal Figaro lorsqu’il plaidait pour un maintien de l’aide au continent africain « les pays du Nord risquent d’être envahis d’une multitude d’africains qui, poussés par la misère, déferleront par vagues. Et ils auront beau faire des législations contre l’émigration, ils ne pourront pas arrêter ce flot, car on n’arrête pas la mer avec ses bras… Il faut que les populations du Nord sachent qu’avec le Sud elles vivent dans le même village planétaire. Leur intérêt est d’aider l’Afrique à se développer ».
Près de 30 années après ces déclarations, on constate que le nombre de migrants augmente de manière exponentielle. L’aide au développement affecté particulièrement à l’Afrique subsaharienne baisse de 0,7 % en 2016 et diminue de 141 millions d’euros en 2020 pour la part française comme l’annonce le ministre des comptes publics. Mais, l’aide publique au développement aide-t-elle vraiment l’Afrique? L’Afrique est-elle capable de soutenir son propre développement sans être assistée ? Ce sont ces questions que devait se poser Abdou Diouf et que ses successeurs et collègues au pouvoir doivent se poser. Cette aide peut être utile si elle est bien utilisée. Le problème est qu’elle est souvent détournée par les dirigeants.

On voit bien que les autorités peinent à trouver des réponses et des solutions efficaces face à la migration. C’est ce que constate Toumany Mendy qui démontre que « le phénomène gangrène les rapports entre l’Europe et l’Afrique parce que l’Europe ne prend pas en compte les vraies causes du problème ». Les politiques néocoloniales, voulues et entretenues par toute notre classe politique, sont à l’origine des guerres et des instabilités qui poussent les citoyens à fuir leurs pays.

Nous invitons toutes les personnes et tous les États qui nouent des partenariats avec le pays africains de regarder les responsables politiques dans les yeux et d’attirer leur attention sur la nécessité de changer de comportement face aux biens publics. Nous nous adressons particulièrement à la France pays le plus présent au Sénégal. Si cette démarche n’est pas engagée, si dans les années à venir le Sénégal ne dispose pas d’infrastructures éducatives, économiques et sanitaires décentes, la vague d’immigration va continuer à déferler et aucun pays ne pourra la stopper. L’insécurité et les mouvements extrémistes prospéreront, les actions terroristes se multiplieront et constitueront des menaces contre l’humanité tout entière. Il s’agit d’une des recommandations que j’ai formulé dans mon ouvrage « Sénégal, diagnostic d’un pays candidat à l’émergence » paru aux éditions l’Harmattan, 2019.

Momar-Sokhna DIOP

Professeur d’économie-gestion et écrivain, auteur de : « Quelles alternatives pour l’Afrique, Sénégal diagnostic d’un pays candidat à l’émergence », aux Editions l’Harmattan.

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