Tribune d’Emmanuel Desfourneaux, proche du PDS, il pronostique « la guerre des libéraux »

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Emmanuel Desfourneaux, proche du PDS et ancien conseiller à la Présidence sous Abdoulaye Wade analyse la situation née du dernier gouvernement Sall de Toussaint. Éditorialiste de Seneplus et fondateur du Centre Afrique-Europe, voici son analyse :

« Dans les étroites ruelles de Ngor, la porte d’une petite chambre ornée dans un style nostalgique d’un exil passé, s’entrouvrit ; discrètement, je m’y engouffrai. Assis sur son lit, un vieillard, métissé et crâne rasé, jeta les « cauris » politiques et d’une voix d’outre-tombe, les yeux rouges vifs comme un kola, me lança : la guerre des libéraux aura bien lieu !

Il y a plus d’un an, j’avais pronostiqué l’entrée au gouvernement d’Oumar Sarr. Rappelez-vous de mon édito et des suivants : « La face cachée des opposants sénégalais ». En réaction à mes « visions » politiques, j’avais eu droit à des quolibets, voire à des admonestations de personnalités politiques, électrisant en passant leur petite communauté de Facebook ! Mais voilà l’oracle ne se trompe jamais !

L’art divinatoire politique n’en reste pas moins ardu sous l’ère de Macky Sall tant l’opposition et les analystes compris ont toujours une guerre de retard. C’était vrai pour le parrainage, pour la suppression du poste de premier ministre. Ça l’est encore pour le nouveau gouvernement du 1er novembre. Macky Sall nous surprendra-t-il en désignant sur le modèle de la Guinée le PDS comme chef officiel de l’opposition ? Cela assurément troublerait les desseins tranquilles du Pastef.

Aujourd’hui, je souhaiterais décrypter la nomination d’Antoine Félix Diome au poste de ministre de l’Intérieur. J’ai craché son nom lors d’une séance de « cauris » politiques. Un coquillage au milieu de quatre autres formant un carré ! Bien installé, cela ne trompe pas, il n’est pas là par hasard ! Son arrivée laisse augurer des lendemains laborieux pour les retrouvailles au complet entre la famille libérale. Tout retournement est possible dans la vie tumultueuse de la politique sénégalaise, la porte de Macky Sall reste entrouverte à la famille Wade, mais plus les années passent et plus l’adage se confirme : « Ne remets pas au lendemain ce que tu peux faire le jour même ».

A travers l’affectation imprévue d’Antoine Félix Diome à la Place Washington, l’élimination de Karim Wade à la course présidentielle pour 2024 est déjà actée par Macky Sall. La sortie très amère de Moussa Taye sur la nomination de l’ancien agent judiciaire laisse craindre le même sort pour Khalifa Sall. Malgré la sortie du collectif des avocats de Karim Wade, le code électoral est sujet à de multiples interprétations juridico-politiques. Antoine Félix Diome veillera à l’application de celle dictée par son mentor politique, Macky Sall. Les contestations criardes sur la scène internationale n’y changeront rien.

Quelques observateurs ont estimé la présence d’Antoine Félix Diome en lien avec les caciques apéristes déchus, pour leur signifier que le destin funeste des deux K (Karim et Khalifa) ne leur ait pas exclusivement réservé. Aly Ngouille Ndiaye, Amadou Ba, Mouhamadou Makhtar Cissé et Mimi Touré sont avertis. Quoi qu’il en soit, l’ancien substitut du procureur spécial près la CREI n’est en rien une amabilité politique à l’endroit de Me Abdoulaye Wade et en particulier de Karim Wade. Les négociations (et les oracles les connaissent !) ne sont plus au point mort, elles sont mortes ni plus ni moins.

C’est un affront de plus de Macky Sall qui aime bien se payer la tête de son ancien parti : le PDS avait réclamé la tête d’Antoine Félix Diome pendant le procès de Karim Wade. Et revoilà Ponce Pilate et le souvenir du crucifiement à la tête d’un ministère stratégique ! Alors que Karim Wade, par ailleurs, avait montré, au tout début de la crise du Covid-19, une dignité et responsabilité républicaines inédites. Étant donné son discours d’union nationale et son don, il avait réussi à mettre ses ressentiments de côté. En retour, 6 mois après, Macky Sall agite le spectre de la CREI et de la guerre.

En réalité, Macky Sall ne croit plus en l’avenir du PDS. La finalité du président de la République est de porter un coup fatal à son ancien parti. Oumar Sarr et les caisses noires de la République sont appelés à dégarnir les rangs du PDS. C’est déjà en cours avec le permanent du PDS, Karamo Diame qui nargue ses anciens compagnons, photographié devant la nouvelle permanence du PDL/AS ! Pour le reste des effectifs, depuis 2012, le PDS est entré dans une psychose de la trahison, parfois justifiée, parfois excessive dès lors que celle-ci est provoquée.

Quant à Macky Sall, il s’est auto-proclamé le seul héritier de Me Abdoulaye Wade, et par conséquent chef de la famille libérale sénégalaise. Je l’avais déjà écrit avant les élections présidentielles de 2019 : la bataille de l’héritage, commencée en 2003, prendra fin en 2019 avec la victoire d’un des trois postulants entre Macky Sall, Idrissa Seck et Karim Wade.

Si les négociations entre Macky Sall et la famille Wade ont fait chou blanc, au-delà de l’intransigeance de Karim Wade sur la révision de son procès et le soutien en 2024, c’est avant tout au sujet de la reconnaissance de la suprématie de Macky Sall sur la famille libérale. Karim Wade, peut-être par complexe de supériorité, s’y est opposé et il lui en coûte son isolement.

Assiste-t-on à un tournant idéologique de Macky Sall par le resserrement autour de la famille libérale ? Le président sénégalais suit les traces de son maître : il est idéologue (reconstitue la famille libérale à son profit) et pragmatique en gardant ses anciens alliés socialistes et autres jusqu’à ce qu’il n’en ait plus besoin. Ses combinaisons politiques ont un seul objectif : réduire l’opposition à sa plus simple expression, et peut-être parier sur un match avec Ousmane Sonko perçu comme un « agitateur » et populiste.

Permettez-moi d’insister sur un point : dans le microcosme politique (partis politiques, etc.), le ralliement d’Idrissa Seck est assimilé à une trahison, mais sous un angle plus large (macrocosme), cela correspond, à mon avis, à un processus politique cohérent et engagé anciennement dans les états-majors politiques : la reconstitution de la famille libérale. C’est une allégeance politique au chef de la famille libérale, et peu importe ce qu’il veut en faire !

Pour le PDS, la tergiversation n’est plus de mise. Jusqu’alors, la stratégie de l’entre-deux (négociation-opposition) de la famille Wade a brouillé celle du PDS. Dorénavant, il y a deux options : soit la négociation donnant-donnant avec le président (c’est ce dernier qui a la clé de l’équation de Karim Wade ; donc il n’y a pas de trahison en l’espèce, il est juste question de sortir du piège tendu par Macky Sall), soit l’opposition radicale.

Je l’ai dit plus haut : aucune des parties n’est prête à céder malgré les bons offices de Me Abdoulaye Wade. Karim Wade doit dès lors revêtir les habits de chef de parti. Cela implique des qualités stratégiques, communicationnelles et un don de soi (qualités humaines). Durant cette année de prise de pouvoir au PDS, Karim Wade s’est trop concentré sur sa situation juridique. Il doit s’en détacher, il n’obtiendra pas la révision de son procès (la présence de Diome est expressive). Sa projection vers l’avenir et son ambition d’unir lui permettront de redonner de l’oxygène à un parti politique qui en est presque à saturation. Toute sa communication interne doit être revue au regard de son exil. Et puis son retour quoi qu’il lui en coûte : le peuple, comme la nature, a horreur du vide !

A défaut, le PDS s’enlisera dans les sables mouvants et ne formera pas un pôle libéral opposant et conquérant. Et de fait ne gagnera pas la dernière et peut-être l’ultime bataille de la famille libérale.

Le vieillard, métissé et crâne rasé, se leva et, d’un air grave, me dit : « le verdict du passé est toujours le verdict d’un oracle. Vous ne le comprendrez que si vous êtes les architectes de l’avenir, les connaisseurs du présent. » »