[Tribune] Le Sénégal et la malédiction de l’arachide! (Par Momar-Sokhna DIOP)

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Récolte des arachides dans le village de Guint Kaye, près de Kaolack, en janvier 2020. SEYLLOU / AFP

[Tract] – Malédiction car, depuis 1882 date à laquelle elle a été introduite par les Bordelais au Sénégal, la culture de l’arachide  a appauvri les Sénégalais et a dégradé leur état de santé. 

 

    Aujourd’hui, la guerre de l’arachide fait rage entre les exportateurs chinois et les huiliers locaux. En effet, faute de pouvoir concurrencer les prix proposés par les entreprises étrangères « 250 CFA ou 0,38 euros le Kg au lieu de 210 CFA en 2020 », les usines du Sénégal peinent toujours à s’approvisionner en graines et cela commence à sérieusement inquiéter les populations et l’Etat. 

    C’est le constat que vient de conforter, ce Dimanche 18 Avril, France 2 la chaine de télévision française.  En effet, leur reportage montre que les Chinois raflent toutes les productions de cacahuètes (plus de 400 000 tonnes). 

    La conséquence directe est la flambée des prix sur les marchés locaux. Les populations ont de plus en plus de mal à trouver de la « Dakatine » pour leurs « mafé » ou pour préparer les sauces de leur couscous national  « Thiéré Bassi ».  Les pénuries et les importations d’huile commencent également à peser sur l’économie sénégalaise et bien sûr sur le panier des ménages.

    La Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal (SONACOS), principale fabrique d’huile d’arachide se retrouve également confrontée à des difficultés d’approvisionnement au point d’arrêter une partie de ses activités et de mettre au chômage la majorité de ses salariés. 

    Je rappelle que la monoculture de l’arachide était imposée par la France qui achetait l’intégralité des productions pour approvisionner ses savonneries et ses huileries installées notamment à Marseille. 

    Au Sénégal, dans les années 1960, la culture de l’arachide s’était développée comme culture de rente destinée à l’exportation. Cette culture fut le moteur du développement de l’économie sénégalaise et a assuré jusqu’à 80 % des exportations et fourni la majeure partie des revenus monétaires en milieu rural. Mais à partir de 1970 et notamment depuis les années 1990, on a assisté à une véritable crise de la filière arachidière et les différentes politiques agricoles n’ont  toujours pas permis la relance de la filière affectée « une détérioration des termes de l’échange ».     

    La France  privilégie ses programmes de cultures de substitution dont le soja et le colza et n’a plus vraiment besoin des matières premières sénégalaises. 

    Aujourd’hui la Chine, un des premiers producteurs mondiaux, infiltre le marché africain et notamment celui du Sénégal et semble avoir la mainmise sur l’ensemble des productions. 

    Face à cette pénurie de graines, l’Etat  réagit en interdisant toute exportation. Mais  n’est-il pas trop tard ?  En tous les cas, il s’agit d’une mesure d’urgence que nous saluons car vaut mieux tard que jamais. 

    Toutefois, nous re-recommandons à l’Etat de reprendre la filière, qui pourrait être un des leviers de son projet d’émergence.  Il s’agit de créer un vaste réseau de coopératives paysannes de développement autogérées comme l’avait souhaité Mamadou Dia en 1962 dans le plan de développement qu’il avait établi pour sortir  le Sénégal de la dépendance française. 

    Le Sénégal gagnera à reprendre sérieusement cette filière afin de promouvoir le « consommer local ». Il s’agit de remobiliser voire de réquisitionner le foncier agricole, de le mettre à la disposition des vrais cultivateurs et non entre les mains des « agro-businessmans » qui sont complices et acteurs de l’exportation organisée de cette matière première vers la Chine. 

    Il faut que l’Etat encadre, subventionne et accompagne les agriculteurs afin qu’ils accroissent leurs capacités de productions, qu’ils puissent mettre en place les infrastructures de traitement, de transformation et de commercialisation nécessaires. Le secteur décollera le jour où le Sénégal sera capable de faire le mariage entre l’agriculture et l’industrie, en appliquant les sciences de la technique et de la mécanique aux besoins locaux de ces activités dans le seul but de produire les moyens d’existence des populations pour sortir de la dépendance, de la pauvreté. C’est par ce processus de transformation que la filière arachidière pourra créer de la valeur ajoutée, de la fiscalité, des investissements d’expansion et des emplois. 

    Guy Marius Sagna rajoute avec raison « que le Sénégal ne se développera ou n’atteindra jamais l’émergence en continuant de vendre ou de brader ciel, terres et mer. Il n’émergera pas sans sa propre monnaie, ses propres politiques de santé, sans ses propres politiques agricoles, sans sa propre langue de gouvernement et sans promouvoir le consommer local ».

Voilà en résumé notre modeste contribution à la problématique de l’exportation de l’arachide du Sénégal qui fait la une de l’actualité ;

 

Momar-Sokhna DIOP professeur d’économie-gestion Ecrivain  PARIS

 

Bibliographie 

Momar-Sokhna Diop : Sénégal diagnostic d’un pays candidat à l’émergence, L’Harmattan, 2019 

 Moustapha Kassé : L’industrialisation africaine est possible, quel modèle pour le Sénégal, Paris, l’Harmattan, 2013.

Dia Mamadou : Afrique, le prix de la liberté, l’Harmattan, 2001’

Guy Marius Sagna, Interview plateau SEN TV, youtube.com, Avril 2020

https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/12/20/au-senegal-la-guerre-de-l-arachide-fait-rage-entre-les-exportateurs-chinois-et-les-huiliers-locaux