TRIBUNE – Numérique : l’Afrique est-elle encore mal partie ?

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TRIBUNE. Dans le sillage de la réflexion de l’agronome René Dumont, auteur du célèbre ouvrage « L’Afrique noire est mal partie », il y a lieu de s’interroger sur la manière dont l’Afrique aborde la révolution numérique.

PAR GEORGES VIVIEN HOUNGBONON*

Avec l’ouverture des grandes routes maritimes à partir du XVe siècle, plusieurs grands empires et royaumes africains, jadis prospères, périclitèrent, faute d’accès à la mer. Ce fut le cas des empires du Mali, du Songhaï, du Monomotapa, et également du Kanem-Bornou et du Kongo. Six siècles plus tard, leurs résidus que sont respectivement le Mali, le Niger, le Zimbabwe, le Tchad et la République démocratique du Congo (RDC) demeurent des pays enclavés et parmi les plus pauvres du continent africain malgré des richesses notables en matières premières. Aujourd’hui, les orientations politiques de certains États africains dans le domaine du numérique augurent de la même destinée. Coupure d’Internet, renchérissement du coût des communications, inaction sur les données massives… Alors que les technologies numériques sont à la portée de tous, nombreux sont les États africains qui, prisonniers d’une vision purement statique, érigent eux-mêmes des barrières à l’entrée du monde numérique, dont pourtant tout un chacun salue l’impact sur l’avenir de tous. Sans un changement radical de paradigme, ils risquent d’être à la traîne pour les décennies et ainsi rater les formidables opportunités de progrès socio-économiques qu’offre le numérique.

Retour sur une exclusion programmée

Loin des statistiques exhibées pour vanter la diffusion rapide du numérique en Afrique, la réalité est que, en dehors de l’Afrique du Sud et des pays d’Afrique du Nord, quatre Africains sur cinq n’ont pas accès à Internet. Si la faible littératie numérique, le déficit d’accès à l’énergie et aux contenus locaux sont des facteurs explicatifs, c’est sans doute le coût d’Internet, ou plus exactement le rapport qualité-prix, qui est le plus déterminant. En dépit des ambitions déclarées dans les plans stratégiques de développement du numérique, très peu de gouvernements attaquent sérieusement la question de l’accessibilité et de la qualité de service, le prix moyen du gigaoctet étant de 8 % du revenu mensuel contre moins de 2 % en Asie du Sud-Est avec des réseaux de meilleure qualité. Au contraire, on assiste partout à une surtaxation du numérique, à rebours de toute logique économique qui voudrait que ce secteur qui irrigue l’ensemble de l’économie soit plutôt moins taxé. Au Sénégal, par exemple, l’impôt sur les sociétés est de 35 % dans le secteur des télécoms, contre 30 % dans les autres secteurs. Au Tchad, il y a plus d’une dizaine de taxes qui frappent le secteur des télécoms.

Pour les quelques privilégiés qui ont accès à Internet, la coupure des réseaux de télécommunications est devenue la norme, comme en témoignent les cas les plus récents en RDC et en Éthiopie, à l’encontre de la liberté d’expression et de la participation citoyenne à la vie démocratique. Quant aux données massives générées par l’usage du numérique, peu d’États ont encore pleinement saisi leur rôle stratégique dans le nouveau monde qui vient. La première génération de données massives issues des métadonnées enregistrées par les opérateurs télécoms à des fins de facturation n’a pas été valorisée par les États. Dans les cas où des tests grandeur nature ont été réalisés, comme ce fût le cas de l’initiative Data for Development promue par l’opérateur Orange en Côte d’Ivoire et au Sénégal, ou plus récemment le projet Open Algorithm (Opal) au Sénégal, leur rôle se limite à des autorisations administratives sous le simple couvert de la protection des données personnelles. La diffusion d’Internet et des objets connectés, avec les données de capteurs qui en découlent, devraient être à l’origine de la deuxième génération de données massives. Là encore, l’action publique est atone, alors que ces données seront essentielles pour entraîner les algorithmes d’intelligence artificielle incontournables pour le développement des villes intelligentes.

Une vision statique de l’écosystème numérique

Cette situation est le reflet d’une vision purement statique dans laquelle les secteurs de l’écosystème numérique (télécoms, équipements, plateforme, fournisseurs de contenus…) sont perçus comme technologiquement matures, pourvoyeurs de recettes fiscales et potentiellement dangereux. Pourtant, l’observation du rythme des innovations dans cet écosystème tend à confirmer que le meilleur reste à venir. Par exemple, alors que la cinquième génération de réseau mobile est en phase de test, la sixième génération est déjà en cours de préparation avec l’introduction des communications quantiques, réputées plus sûres et extrêmement plus rapides que les technologies actuelles. Par conséquent, appliquer à l’écosystème numérique des politiques conçues pour des secteurs technologiquement matures comme la construction ou l’énergie est tout à fait contre-productive. C’est ainsi que la logique de surtaxation du numérique instaure une tendance au renchérissement des prix au détriment d’une maximisation des investissements dans les nouvelles technologies.

Par ailleurs, les coupures intempestives des réseaux de communication n’engendrent pas que des coûts financiers à l’économie, mais sape surtout la confiance des utilisateurs finaux dans une technologie en évolution. Dans ces conditions, comment peut-on imaginer la future construction de villes intelligentes qui doivent se nourrir en permanence de données issues des capteurs d’activité de communication. S’il s’agissait de prévenir en urgence les troubles à l’ordre public liés aux fausses informations, pourquoi ne développe-t-on pas en parallèle la littératie de l’information ?

Vers une vision dynamique de l’écosystème numérique ?

Les bonnes intentions déclarées dans les plans stratégiques ne se concrétiseront pas tant qu’il n’y aura pas un changement radical de paradigme en passant d’une vision purement statique de l’écosystème du numérique à une vision plus dynamique. Concrètement, cela consiste d’une part à libérer l’écosystème numérique des surtaxes, coûts de licence et interférences étatiques, et d’autre part à identifier, préempter et accompagner les innovations numériques de demain. Cette vision dynamique peut être matérialisée en faisant intervenir directement l’État dans la structuration de l’ensemble de l’écosystème, comme ce fût le cas en Chine, plus récemment au Rwanda et prochainement en Éthiopie. Cependant, une telle approche est rarement durable car moins efficace à innover dans un environnement où le progrès technologique est exponentiel. À l’opposé, l’approche européenne qui consiste à faire de la concurrence pure et parfaite l’horizon de l’écosystème numérique a produit les résultats que l’on connaît : perte de la bataille des équipements et surtout des plateformes. Par conséquent, il existe un savant dosage à trouver entre intervention publique et libéralisme intégral pour que les États africains sortent gagnants de la bataille qui s’annonce autour des futurs usages du numérique. Alors que plusieurs plans stratégiques arrivent à terme en 2020, espérons que l’année 2019 voie s’amorcer un changement de paradigme vers une vision plus dynamique de l’écosystème numérique. C’est ainsi que l’on évitera aux nations africaines que l’histoire ne se répète à l’ère du numérique.

* Chercheur en économie numérique, docteur de l’École d’économie de Paris et ancien président du think tank L’Afrique des idées, l’auteur est actuellement Africa Digital Economist à Orange Labs. Les opinions exprimées dans cette tribune sont exclusivement les siennes et n’engagent ni ne reflètent celles de ses employeurs.

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