[ Tribune ] Mélancolie politique : Mes indépassables incompétences ? (Par Latyr Diouf, Paris)

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Le contexte est, plutôt, propice à l’introspection. Il m’a, au moins, confirmé une certaine incapacité à me passionner pour des sujets et des postures dont, manifestement, il est difficile de faire aisément l’économie. Connecté, comme tous ceux qui liront cette petite confession, à divers réseaux sociaux, je me sens, cependant, déconnecté de ce qui semble digne d’intérêt pour, probablement, le plus grand nombre. Je suis sur Facebook et sur Messenger, évidemment. Je suis sur Twitter mais totalement inactif. Sur WhatsApp, en dehors de mon répertoire, je suis membres de plusieurs groupes : trois groupes de recherches interuniversitaires, deux groupes de vieux amis de fac, trois groupes de camarades politiques, deux groupes de diplomates, et deux groupes très réduits d’amis tout court. J’ai aussi, en ligne, une famille, au sens de ma culture, c’est-à-dire celle de la parenté et au-delà, permanente et indéfinie. Autant dire que je nettoie constamment mon téléphone, parfois sans accéder à certains abondants contenus, pour sauver sa fonctionnalité. J’ajoute avoir suivi, depuis le confinement, beaucoup de webinaires méthodologiques et thématiques sur diverses questions. Je vis, enfin, en Île-de-France et je dispose, comme beaucoup, d’une télévision avec différents bouquets qui me lient aux informations continues du monde. Malgré cette hyper connexion, j’avoue être peu enthousiasmé par certains thèmes que je suis sensé maitriser et défendre en tant qu’entité, parfois, réduite au militant.

Militant, oui, je l’ai été sans aucun doute et je crois encore l’être car je n’ai toujours pas trouvé la moindre raison personnelle d’avoir honte de mes engagements passés et actuels, en dépit de la léthargie circonstancielle de la cause politique choisie et des condamnations tout azimut par contumace. D’ailleurs, la situation globale actuelle, imparable et confortable décharge pour les velléitaires, n’impose-t-elle pas à chaque chose, jadis digne de passion, une acuité secondaire ? Pour rappel, je suis, depuis onze ans maintenant, partisan d’une alliance politique doublement victorieuse, selon les règles de notre République. Élargie à une coalition d’une étendue et d’une longévité inédites, mon parti se retrouve, cependant, dans une expectative illisible et peu stimulante, sans que nos responsabilités dans ses structures soient interrogées. A chaque chose son temps, pour tordre le cou à l’expression populaire. La seule fébrilité que je peux reconnaître, aujourd’hui, s’apparente, parfois, à une sorte de compassion affectueuse et présomptueuse pour l’homme que j’ai choisi de soutenir, en l’occurrence Macky Sall, qui me semble, parfois, devoir faire face à de monstrueuses inconséquences sociétales, qui trahissent ses ambitions, que je sais grandes et nobles pour le Sénégal. Beaucoup de ceux qui ont, plus que d’autres, les moyens et la latitude de le soutenir et de le préserver officiellement, se montrent, jour après jour, peu entreprenants dans l’obligation d’être à la hauteur de ses promesses. Il doit être pénible de devoir répondre, en tant que Chef d’un État aux ressources fragiles, aux aspirations légitimes d’un peuple pris en otage par la démagogie contemplative d’une élite experte, prétentieuse et peu utile.

Sans remonter très loin dans le temps de l’actualité étatique et médiatique, je suis régulièrement interpellé, via les réseaux mentionnés, pour répondre à des griefs solidairement imputés. Le plus frais et le plus âpre concerne la décision de reporter la reprise des cours initialement prévue le 2 juin 2020. Devant le poncif de l’incompétence gouvernementale, les allégations souvent fallacieuses sur des abus et des privilèges aussi élevées qu’indues et la conclusion gratuite et simpliste d’un pays résolument à vau-l’eau, il y a peu de place pour un débat serein et constructif. Lorsque l’individualité est niée ou exclue de toute crédibilité du seul fait de sa supposée étiquette, l’idée, la pensée et le raisonnement pertinents deviennent potentiellement nuls et non avenus, à défaut d’être frappés d’antipatriotisme. Or, la légitimité à interroger ne devrait pas seulement être celle de nos situations ponctuelles d’énonciation. Il n’est pas certain, non plus, que le seul fait d’avoir un diplôme, d’être encarté politiquement, d’avoir une fonction étatique, d’avoir publié un bouquin ou de se considérer expérimenté soit synonyme d’expertise pluridisciplinaire. D’ailleurs, la plupart des sujets, qui mobilisent l’opinion, surtout virtuelle, dopée au discours du tout-venant, se passe de compétences spécifiques. Le verbiage partisan et l’intimidation ont imposé l’éthique et la morale, jamais bien définies et souvent démenties par des faits, comme seuls indicateurs. Il suffit de se tailler un autoportrait de digne patriote, engagé et compétent, de déployer un populisme ostentatoire et bon marché, pour prouver son attachement à la chose commune et aux causes justes.

Tout en essayant d’imaginer ce qui pourrait convenir aux batailles d’opinion sans substance véritable (à ce stade, je ne vois que ça !), où l’on peut perdre facilement une face non requise, je ne peux me résoudre, faute d’éléments autres que les insanités que charrie le web, à plonger dans une mare boueuse et sinueuse artificiellement agitée. Il en est ainsi de tous les sujets qui ont défrayé, ces derniers mois, la chronique. Avec la meilleure bonne volonté, j’ai été incapable de suivre régulièrement les points quotidiens du ministère de la santé et les avis très autorisés mais parcimonieux des médecins ; je piquais du nez devant les circonvolutions de l’éducation nationale et des autres ministères au-devant de la scène anti-covid, avant d’être achevé par les bégaiements sur la gestion des ressources du programme de résilience, notamment à propos du riz et de l’appui à la diaspora. Pourtant, que n’aurait-on pas gagné en sympathie avec une mise en œuvre diligente, humble et rigoureuse des généreuses mesures prises par le président de la République pour soulager les populations ? Il aurait juste fallu, à mon avis, un supplément de pédagogie : rappeler inlassablement aux Sénégalais, à l’instar de l’offensive publicitaire sur les gestes barrières, que, devant l’incertitude mondiale à durée indéterminée, un État comme le nôtre peut être parfaitement solidaire mais jamais durablement provident. Cela aurait, peut-être, atténué le fantasme d’un pouvoir indolent profitant grassement de la crise au détriment d’un peuple dont la précarité est exacerbée par ses insuffisances.

En face, les coups de boutoir de la dissidence messianique ne m’inspirent, non plus, aucune volonté de débattre. Je serais, là encore, incompétent et confus devant le partage compulsif de contenus mensongers, moralisateurs, voire diffamatoires dont aucune investigation ne peut venir à bout. Leur reproduction effrénée me fait songer au fameux « temps de cerveau humain disponible » de TF1, non pas pour vendre du Coca mais pour susciter une ambiance anxiogène propre, dans le cas du Sénégal, à jeter le discrédit sur l’exécutif. Je ne cherche pas à défendre les autorités et les fonctionnaires dont le plus talentueux et vertueux peut se montrer aussi blâmable que le politicien le plus nul et vicieux. Ma position éthique générale est celle contenue dans ce cri repris par Macky Sall en 2008 : « Il n’y a rien en l’homme qui ne soit couvert de dignité ». Sans jamais mettre sur la même échelle les imposteurs et les sincères, les coupables et les innocents, les bourreaux et les victimes ou encore les prédateurs et les proies, j’ai une empathie irrépressible pour tout humain livré à la vindicte populaire. La contradiction est flagrante car je suis tout aussi mal à l’aise avec l’impunité. Les nombreux sanglots publics ou intimes consécutifs à des affaires de mœurs, des accusations de faux et d’usage de faux, de malversation, de corruption et même de crime me hantent et me désespèrent. Du directeur de l’ISEG à l’ancien président du Tchad, en passant par le faux médecin Samba, le présumé faux-monnayeur Boughazelli et le respectable Diack actuellement en procès, les déboires m’inspirent un seul air : la version wolof par Youssou Ndour du très inclusif chimes of freedom de Bob Dylan. Cela n’entame en rien mon désir de lumière et d’équité sur notre littoral, que je partage avec le président de la République.

Toujours dans l’actualité, sans avoir de difficultés orthophoniques particulières, je ne suis pas encore en mesure de prononcer le terme « honorariat » d’une traite, sans bafouiller. Il en est de même d’Akilee, malgré son portail internet très ergonomique. Ces quelques exemples traduisent l’étendue de mes réticences argumentatives en matière de débats politiques nationaux. En lieu et place d’une surenchère plus efficace, je me perds toujours dans la définition de champs, d’espaces et de cadres méthodologiques. Non, je ne suis pas dans le déni de ce qui m’est présenté comme faits dignes d’attention et d’empoignades discursives ; je suis juste inapte à les prendre systématiquement pour argent comptant. Cette frilosité s’accompagne, curieusement, d’une imprudence relationnelle exceptionnelle. J’offre, en privé, mon estime, mon amitié, mes conseils et ma solidarité à vil prix ce qui m’oblige parfois, non sans amertume, à cohabiter avec des crapauds et des limaces sans que le divorce ne soit sans peine. Ma consolation, toutefois, est à chercher dans le temps long, qui a souvent rétabli dans leur droit la plupart de mes précautions et relativisé mes déceptions. Imparfait jusqu’à la moelle osseuse, il m’arrive, cependant, de poser mon genou à terre (moins de 8mn pour ne pas frimer !) et réclamer démagogiquement de la dignité pour tous. A notre époque de grande fuite en avant, l’incapacité à hurler avec les loups est un handicap que j’expérimente mais aussi un grand privilège comparable à celui des vrais artistes : la liberté de regarder son nombril et de prétendre penser pour panser les plaies du monde.

Latyr DIOUF
12 juin 2020

Paris

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