ENQUÊTE EXCLUSIVE – «Privatisation» des écoles franco – sénégalaises de Fann et Dial Diop, le ministre Mamadou Talla déserte ses responsabilités

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Ponce-pilatisme d'Etat : Le ministre de l’Éducation nationale, Mamadou Talla, s'en lave les mains.

(Publié pour la 1ère fois par Tract.sn le jeudi 23 juin)- Ce lundi 27 mai, le quotidien papier Dakar Times titre à sa Une : « Gestion des écoles franco-sénégalaises de Fann et Dial Diop : Gros scandale du Ministère de l’Éducation », illustré par une photo du ministre Mamadou Talla.

Mais vous l’aurez lu sur Tract en premier, où nous avons mis en ligne ce qui suit depuis le jeudi 23 mai dernier. Nous avons en effet couvert en exclusivité la douloureuse actualité des écoles franco-sénégalaises de Fann et Dial Diop. Si les bambins continuent de jouer, insouciants durant les récréations, les enseignants sénégalais s’y font des cheveux blancs. Et les enfants ramèrent dans leurs cartables aux parents des tracts véhéments des enseignants. Il règne, en effet,  une situation délétère dans les écoles publiques franco-sénégalaises Dial Diop et de Fann. Elles ont fini de vivre le pourrissement d’un processus enclenché il y a deux ans et qui mène inéluctablement vers une privatisation, d’abord rampante, mais maintenant debout et assumée, de ces écoles élémentaires supposées publiques. Fruits de la coopération entre le Sénégal et la France depuis leur création en 1974, elles sont sous tutelle conjointe de l’État du Sénégal à travers le ministère de l’Éducation nationale d’une part et de l’ambassade de France au Sénégal d’autre part.

Le fils de Macky Sall y a étudié

Les APE (Association des Parents d’Elèves) des deux écoles restent plutôt léthargiques devant la toute- puissance de l’ACDEFS (Association Culturelle pour le Développement des Ecoles Franco-Sénégalaise), qui a fini de prendre le contrôle et les cordons de la bourse.  Recrutant leurs élèves sur un concours d’entrée sélectif et aussi sur quota du ministère de l’Education national, ces écoles sont surtout le repaire des enfants des hautes personnalités sénégalaises et de la classe moyenne locale. Le président Macky Sall, alors qu’il était premier ministre du Sénégal, a eu son enfant scolarisé durant tout son cycle primaire à l’école franco-sénégalaise Dial Diop.

Frais de scolarité de 500 000 CFA dans des écoles « publiques »

 En effet, depuis l’année 2017-2018, il a d’abord été annoncé aux parents d’élèves sénégalais qu’ils paieront une scolarité mensuelle pour leurs chères petites têtes crépues. Ce qui n’a jamais été le cas auparavant. Cette scolarité sera de 200 000 par élève déjà présent dans l’établissement à partir de 2019-2010, puis de 300 000 FCFA l’année suivante et de 500 000 FCFA par an pour élève nouvellement inscrit. Barème de scolarité qui sera appliqué à tous les élèves graduellement, avec une augmentation progressive chaque année, jusqu’à ce que tous les élèves de ces deux écoles « publiques » paient 500 000 FCFA par an. Jusqu’ici, les élèves sénégalais ne payaient que la cotisation de l’APE (80 000 FCFA annuel par élève) en plus d’acheter leurs fournitures scolaires bien sûr.

Désengagement de la France depuis 2014

Il faut souligner que l’État français s’est désengagé depuis 2014 et ne paie plus les salaires (d’expatriés) des enseignants français de ces deux écoles. A la place, pour la suppléer au pied levé, l’ambassade de France a instrumenté la création de l’ACDEFS (Association culturelle pour le Développement des écoles franco-sénégalaises). L’ACDEFS est chargé depuis 2014 de collecter les paiements des élèves français et non Sénégalais, qui eux ont été assujettis de tout temps au paiement d’une scolarité. L’année dernière, 2017 – 2018 a été assez sportive, pour ce qui est des relations des enseignants sénégalais de ces établissements avec le ministère de tutelle. Les collègues enseignants du reste du système scolaire sénégalais avaient par exemple obtenu, par voie de grève, que leur indemnité de logement soit uniformisée et portée à 100 000 FCFA. Or, les enseignants sénégalais de Dial Diop et de Fann ont toujours évité d’aller en grève. Notamment en raison du programme spécifique français qu’ils sont chargés d’appliquer et aussi, selon eux, pour « respecter l’esprit de la coopération entre le Sénégal et la France ».

La carotte et les bâtons de l’ex ministre Serigne Mbaye Thiam

Toutefois, ces enseignants ont demandé au ministre de l’Éducation nationale, qui était alors Serigne Mbaye Thiam, que leur soit payée une prime, puisque l’ACDEFS récoltait de l’argent auprès des parents d’élèves français et élèves non sénégalais, pour payer leur collègues enseignants de nationalité française. Le ministre Serigne Mbaye Thiam avait convoqué, en son temps, des négociation avec le collectifs des enseignants et l’ACDEFS, puis un huis clos avec les seuls enseignants. Lors de cet aparté, le ministre Thiam avait proposé aux instituteurs de Dial Diop et de Fann de porter leur salaire jusqu’à 500 000 FCFA et qu’ils prennent une disponibilité de la Fonction publique. Ce à quoi les enseignants ont opposé un niet catégorique, préférant rester des fonctionnaires et se contenter de leur salaire aligné sur ceux de leurs collègues du reste du système scolaire sénégalais, ayant droit à une couverture maladie au 4/5ème , bénéficiant d’une cotisation retraite et attributaires d’une progression indiciaire tous les deux ans. Ils ont toutefois insisté pour se voir payer une prime. Selon un des participants à la rencontre avec Serigne Mbaye Thiam, ce dernier a tonitrué, excédé : « Voulez-vous que je lègue ces écoles aux Français ? ». Les enseignants lui ont rétorqué que c’est lui qui représentait l’Etat , le gouvernement ayant la responsabilité de la gestion du pays et des choix stratégiques.

Des tests de recrutements d’enseignants sénégalais effectués …à l’ambassade de France

Avec l’arrivée de Mamadou Talla comme ministre de l’Éducation nationale, les choses continuent sur leur mauvaise pente. En effet, il a été décrété que tous les enseignants sénégalais seraient renvoyés à leur ministère d’origine et que l’ACDEFS recrutera des enseignants sénégalais titulaires sur appel à candidature et que ceux-ci devront prendre une disponibilité de la Fonction publique, pour enseigner à l’école franco-sénégalaise de Fann ou de Dial Diop. C’est cette semaine du 13 mai que l’ACDEFS a fait passer les entretiens aux enseignants postulants…dans les locaux de l’ambassade de France à Dakar. De plus, « sur les 18 enseignants retenus pour être recruté par l’ACDEFS, l y a un vacataire non titulaire », dénonce le collectif des enseignants sénégalais de Dial Diop et de Fann. Un collectif très soudé , qui réunit près de 30 instituteurs. Seuls deux enseignants sénégalais de ces écoles ne font pas partie du collectif, dont une enseignante qui a postulé pour être recrutée par l’ACDEFS.

Au total, on va vers une privatisation totale de ces écoles qui n’ont plus de publiques que le nom. Alors qu’au départ les classes était à parité entre le programme sénégalais et le programme français, sur une base de 50%/50%, aujourd’hui, sur 18 classes à l’école Dial Diop, seul 3 sont à programmes sénégalais. Et à l’école franco-sénégalaise de Fann, seules deux classes sont à programme sénégalais.

Quant à la situation des enseignants français dont certains gagnaient jusqu’à 1,6 millions en contrat expatrié et 1 million en contrat local, ils seront à partir de la rentrée 2019-2020 tous sous contrat local avec l’ACDEFS. Mais ils continueront de gagner beaucoup plus que leurs collègues sénégalais de la même école. L’ambassade de France n’a pas voulu entendre les récriminations des enseignants sénégalais qui exigeaient une prime de l’ACDEFS : elle leur a indiqué que leur interlocuteur était le ministère sénégalais de l’Éducation nationale.

Changement dans la continuité (du pire) avec le ministre Mamadou Talla 

On était en droit de penser que le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Mamadou Talla,  qui a ferraillé dernièrement dans l’affaire du voile dans les écoles du privé catholique avec le cas épineux de l’institution St – Jeanne D’arc, ne pourrait pas jeter un voile pudique sur la situation des écoles « publiques » franco-sénégalaises de Dial Diop et de Fann. Une réaction vigoureuse de l’Etat du Sénégal était exigée et attendue ans cette affaire, par le collectif des enseignants sénégalais, mais aussi par de nombreux parents d’élèves. Quand on sait que Mamadou Talla n’a pas hésité à en appeler à la Constitution, mère des lois, bien supérieures selon lui aux règlements intérieurs des écoles, dans l’affaire du voile.

Rencontre de la dernière chance

Eh bien, la rencontre de la dernière chance a eu lieu hier mercredi 22 mai, au ministère de l’Éducation nationale. La directrice de cabinet du ministre Mamadou Talla, Mme Mame Saré Ndiaye Faye, administratrice civile [qui était déjà la directrice de cabinet de Talla au ministère de la Formation professionnelle et de l’Artisanat], a reçu le collectif des enseignants sénégalais des écoles franco-sénégalaise de Fann et Dial Diop. La « Dircab » était flanquée de M. Ndiathe, directeur des ressources humaines du ministère de l’Education nationale. La réunion a débuté a débuté à 14h30 pour durer deux tours d’horloge. La parole a d’abord été donnée aux enseignants.

Ces derniers ont rappelé qu’ils avaient sursis à leur point de presse, dissuadés qu’ils en avaient été par les syndicats d’enseignants, pour laisser une chance à la rencontre d’hier d’aboutir à des décisions satisfaisantes.

« Protéger les enseignants (et parents  d’élèves) sénégalais » : vœu pieux ?

Le ministère, par la voix de la directrice de cabinet, a reconnu que « le  collectif d’enseignants sénégalais est sous sa tutelle et qu’il se doit de les protéger.».  Une promesse qui ne mange pas de pain. Le collectif a posé le cas des 4 enseignants contractuels recrutés pour 4 ans dans les écoles franco-sénégalaises, et qui y sont à leur deuxième année, celle en cours. Les autorités ont indiqué que ces 4 contractuels avaient été majors des EFI (Ecoles de Formation des Instituteurs) à travers tout le Sénégal. Ce qui les habilitait à servir dans les écoles franco-sénégalaises, en qui se de récompense.

Or, trois de ces maîtres contractuels n’ont pas postulé au concours de recrutement de l’ACDEFS, car résolus à attendre leur tour d’intégrer la Fonction publique sénégalaise.  Aussi, fort de sa conviction que ces réformes sont rejetées par les enseignants, le collectif d’enseignants a demandé au ministère d’arrêter le processus de réformes en cours, tel que c’est le vœu des parents d’élèves et des enseignants sénégalais de ces écoles.

Les instituteurs ont également mis sur la table leur demande d’une prime mensuelle de compensation à hauteur de 150 000 FCFA par mois (là où les parents d’élèves de ces écoles proposent une prime de 100 000 FCFA). Les hussards noirs de la République que sont les enseignants ont, en contrepartie, consenti à ce que la durée de séjour des enseignants sénégalais détachés dans les écoles franco-sénégalaises ne soit que de 4 ou 5 ans, « pour laisser la chance à d’autres de leurs collègues sénégalais d’en bénéficier ».

A l’interpellation sur le sujet de la directrice de cabinet, ils ont indiqué que si la prime mensuelle leur était payée et leur statut préservé, ils n’iraient pas en grève, « car conscients de la spécificité de ces écoles de coopération entre deux États »

La directrice de cabinet du ministre botte en touche et la joue au débotté

Au final, la directrice de cabinet s’est contentée de diplomatiquement botter en touche, en indiquant qu’elle « rendra compte à son ministre, avant de leur revenir dans les meilleurs délais ». Elle n’aura pas manqué de demander aux enseignants « des propositions alternatives », au cas où le ministre en poste ne pourrait pas revenir sur les décisions déjà prises par son prédécesseur Serigne Mbaye Thiam. En parlant de « propositions alternatives », la directrice de cabinet pensait lourdement à des demandes d’affectation dans les inspections d’académies ou dans l’administration centrale du ministère, postes qui sont des sinécures qui déchargent les enseignants de la charge d’enseigner. Le collectif d’enseignants sénégalais a refusé de mordre à l’hameçon, et s’est dit non intéressé par cela. Enfin, les enseignants sénégalais n’ont pas manqué de poser le problème de la portion congrue accordée aux classes à programme sénégalais, qui, rappelons-le, ne sont que trois (sur 18) à Dial Diop, et seulement…deux à la franco – sénégalaise de Fann.

« C’est toujours la France qui commande ? »

Manuel Valls (de dos), alors Premier ministre français, en visite à l’école franco-sénégalaise de Dial Diop

En cette année scolaire 2018-2019 qui s’achève, il y a 13 enseignants sénégalais à l’école franco-sénégalaise de Fann et 16 d’entre eux à celle de Dial Diop. Soit 29. Or, l’ACDEFS, qui a auditionné 74 candidats dans ses tests à l’ambassade de France, a déjà retenu de recruter 18 enseignants sénégalais qui seront mis en disponibilité du ministère de l’Education nationale durant deux ans. Et certainement payés autour de 500 000 FCFA par mois. Le gap d’enseignants sénégalais sera comblé par le recrutement d’enseignants français en contrats locaux (payés autour d’un million de FCFA), lesquels sont au nombre de 16 actuellement. C’est sur un cri du cœur que le collectif d’enseignants a quitté le ministère de l’Éducation nationale hier : « Vous avez cassé la décision intervenue a Bignona pendant la campagne électorale [NDLR : cas des trois membres du corps enseignants qui avaient distribués des copies avec l’effigie du candidat Ousmane Sonko et ont été réintégrés par Mamadou Talla après radiation). Décision pourtant prise par le prédécesseur du ministre Mamadou Tall, Serigne Mbaye Thiam. Mais quand c’est la France qui est à la manoeuvre comme c’est le cas dans ce dossier des écoles franco-sénégalaise de Fann et Dial Diop, vous vous dites impuissants. C‘est toujours la France qui commande ? «  s’est récrié le représentant des membres du collectif.

Parole d’Etat foulée au pied

La parole de la République est écrite. Dans une lettre du Conseil culturel du service de Coopération et d’Action culturelle de l’Ambassade de France au Sénégal, datée du avril 2016, avec ampliation au minsitre de l’Education nationale du Sénégal, celui ci évrivait : « L’ACDEFS et l’Ambassade de France ne sont pas compétentes pour répondre à cette reventidaction, nétant ni l’un nil ‘autre employeurs. C’est le MEN du Sénégal qui affecte en tant qu’employeur les personnels enseignants dans les écoles franco-sénégalaises, conformément à l’accord de coopération bilatérale du 29 mars 1974, qui régit ces écoles ». On voit ce qu’il en est advenu. Les autorités françaises et sénégalaises de sont assises sur cet accord. Il nous faut nous résoudre à conclure que la parole des États est peu de chose, et fluctue avec leurs intérêts.

Une enquête de Damel Mor Macoumba Seck – Tract @2019

redaction@tract.sn

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