Inventaire des Idoles : « Viviane, la mère déambulante » (Par Elgas)

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Le Liban et la Mauritanie ont donné au Sénégal quelques couleurs, quelques saveurs. Il en est ainsi des brassages, on n’hérite pas toujours de ce que l’on veut dans un métissage : on subit, pour le meilleur et le pire. Le voisin maure a donné, entre autres cadeaux, des influences à la saint-louisienne, dans sa somnolence esthétique, avec son « meulfeu » négligemment rabattu. La présence libanaise, historique et prospère, a créé un îlot à Dakar qui suscite le fantasme avec, parfois, des pointes de jalousie. Avec l’héritage colonial, ils ont continué, sinon à définir, résolument à maintenir les canons de la beauté sénégalaise. La maure et la libanaise, comme la signare et dans une autre mesure la peulhe, continuent de jouir du prestige de couleur, ou pour être plus précis, de clarté. C’est ainsi que la femme en chair, claire de peau, aux grâces corporelles assorties de rondeurs, est devenue l’objet le plus convoité du marché de l’amour. Le vieux polygame en raffole autant que le jeune premier, comme outil de promotion ou prestige social. Et c’est ainsi ou presque, en conséquence, que la femme au bon teint local, « sombre » et « obscure », svelte et grande, affûtée et naturelle, en un mot la sahélienne, a suivi le mouvement du cliché dominant. Produit banal, fondu dans la masse, presque déprécié, et qui semble vouloir rattraper son retard, parfois, par l’artifice de « l’hydroquinone » et les mirages du maquillage outrancier ; et qui plus tard, avec quelques grossesses, accroche ces rondeurs bénies qui font la bonne femme sénégalaise.

Sans doute faut-il interroger l’Histoire pour mieux situer cette bascule. A partir de quel moment les standards de la beauté sont-ils devenus tout autres que ce que produit la géographie nationale ? Il y a à chercher dans la royauté et ses hiérarchies peut-être. Il y a sans doute à creuser du côté de la dépossession coloniale et de la mésestime de soi qu’elle engendre. Faut-il aussi voir du côté de l’utopie publicitaire et des images qu’elle véhicule ! Règlera-t-on pour autant la question ? Pas sûr. Comment ce biais persiste-t-il dans un pays profond, où malgré les offensives sur la valorisation de sa couleur de peau, certaines femmes sont toujours tentées de rester dans cette idée…

Dans les années 90, Viviane Chidid, qui n’avait pas encore le Ndour collé au train, était une modeste choriste du Super étoile, le groupe de Youssou Ndour. Remarquable et remarquée, elle avait déjà une aura et un charisme. Une voix et une présence. Une audace et une candide perfidie. Les courbes encore fines promettaient de s’épaissir. La métisse libanaise et mauritanienne, battant pavillon sénégalais, portait déjà en elle les signes de l’ascension d’une ambassadrice et d’un sex-symbol. Alors que la scène musicale couvait ses divas, de Kiné Lam et Fatou Guewel en passant par Maty Thiam Dogo, et bien avant l’arrivée des Titi, Adiouza et compagnie, Viviane pavait un chemin en capitalisant sur cet amour de la cérémonie vestimentaire qui caractérise tant les soirées mondaines sénégalaises. Ce que les autres grosses pointures semblaient vouloir acquérir à grands renforts d’orgies de bijoux, de visages rafistolés par la poudre, de tenues affriolantes ou clinquantes, la jeune Viviane semblait en avoir en réserve et de façon naturelle. Elle n’avait pas besoin de surjouer. Elle gardait son visage, avec l’insolence de la certitude d’une beauté qui ferait chavirer. Alors que les autres gardaient le sacré des grands boubous, elle osa les robes moulantes, les jeans et les fentes accrocheuses. Avec cette ivresse de la jeunesse confiante, comme celle de la dernière épouse au sein du couple polygame du film Bal poussière, qui vient changer les codes en rafraichissant les modalités du jeu conjugal. Avec l’essor des prêtresses du rap américain, que les satellites importaient dans nos salons, les Beyoncé, les Jennifer Lopez, les Ashanti, les Alicia Keys en tant d’autres, Viviane entrait dans les standards de cette beauté-type. A elle les années 2000.

Quelques danses en plus, des tenues suggestives, voire des chansons exaltant le désir viril, suffirent à faire d’elle une idole du moment, potentiellement exportable à l’extérieur. Le super Etoile, les reprises, son mariage avec le frère de Youssou Ndour, féconderont ensuite la graine de star. L’album Sama Nene, berceau d’une œuvre toujours lascive, vantant les atours et les outils d’une bonne épouse, dévouée au bonheur du mâle, firent de Viviane une vedette. La célébration de la femme aimante, et au-delà, cette abondance du thème de l’amour, submergèrent son œuvre. Qui, elle, trouva son public. Centre d’un vieux fantasme de couleur auquel elle donne une jeunesse et de la chair ; respiration des peine-à-jouir nationaux corsetés par la coercition religieuse ; égérie d’un charme sénégalais fait d’apprêts et de protocole de la séduction ; modèle des jeunes filles. Sa prospérité et la puissance son charme, l’établirent en bébé incontournable des années 2000 dont elle continue de grignoter les années. Pour preuve, nombres de tubes incontournables, moteurs des soirées où l’on pouvait se permettre des voyages interdits dans la proximité des corps, résonnent encore.
Petit, j’avais dompté la vigilance des femmes adultes pour m’inviter dans ces réputées assemblées féminines, libres voire libertines, où elles s’échangeaient astuces, « tricks and skills », pour conduire leurs maris au Paradis. J’y avais intercepté pour la première fois, sans être en mesure ni de le décrire, ni de le comprendre, la contrainte du bonheur conjugal et la dévotion féminine, avec la bénédiction voire la prescription de la culture, au bénéfice du mâle ; lui qui pouvait ainsi en seigneur sans devoirs ou presque congédier son épouse ou la menacer avec le chantage de la polygamie. Cette idée du « mari sacré » qui étage la gent féminine en mariées bénies et en célibataires honnies, a créé cette frénésie qui va jusqu’à doper la polygamie, devenue un recours potable voire phénomène vanté comme l’écrit Coumba Kane dans les colonnes du « Monde ». Le conditionnement féminin, dès le jeune âge, la soumission transmise aux petites comme vertu, et qui va jusqu’à la négation de soi, contrairement à une faillite, restent encore un discours élogieux de la femme au foyer. Cette représentation traverse toute l’œuvre de Viviane, gardienne, à ses dépens, et à dessein, de cet ordre.

Il est étonnant de voir que cette idée que l’on retrouve dans les téléfilms, dans les prêches, dans les familles, a trouvé en Viviane Ndour et ses chansons une grande caisse de résonnance, une ambassadrice. Elle chantera l’homme, en gardant cette énergie libidinale. Naïvement, sans doute inconsciemment, cette portée, qui se retrouve déjà dans le capital des femmes sénégalaises, sera chez Viviane un des éléments de son aura. Elle incarne cette figure de maman, déambulante, de charmes en soumission, faisant des haltes à la case plaisir. C’est sans doute le chantier immense du féminisme sénégalais, quand il daignera ne pas être à la remorque du féminisme afro-diasporique, de comprendre cette donnée intérieure et complexe. La place assignée à la femme est une place magnifiée par la représentation culturelle et religieuse. Pour mieux les soumettre, on les célèbre, dans la mécanique classique des compliments sans fonds, qui rappellent la promotion des potiches. Comment mener ainsi un combat féministe au Sénégal sans se désaliéner de cette assignation ? Bien des productions féministes, notamment chez Fatou Sow, renseignent sur la complexité de cet embarras, la nécessité de lutter sur deux fronts : la colonisation et l’endogène ; et comment surtout l’urgence des combats, et la peur de se voir qualifier de féministe occidentale, ont pu conduire certaines militantes à fermer les yeux et à se complaire dans un statut quo local. Les nouvelles générations de féministes ne semblent être ni dans l’urgence du combat, ni dans la confrontation avec le dispositif. Nul privilège ne se laisse facilement. Nul acquis non plus. Il s’arrache. Il en résulte une militance cosmétique et presque risible, à l’heure où le regain du fait religieux et les nouveaux accommodements imposent le pire aux femmes.

Faire porter ceci à Viviane Ndour serait bien évidemment d’une injustice sans nom. Elle est loin de ces querelles, et pour cause. Beaucoup de femmes sénégalaises trouvent le féminisme hargneux, importé, masculin, impropre pour elles. La « chosification » bat son plein et toute cette idée d’une féminité décorative puise une lointaine ascendance, qui se nourrit des facilités et des vulgates actuelles. Viviane est une femme de son temps qui chante le bonheur où elle glisse des leçons sociales comme il est de coutume dans la chanson sénégalaise, où le prêche s’invite très souvent. Elle l’a fait avec des charmes, dans un bon timing, de l’inspiration, des sonorités entrainantes. Et bingo. D’ailleurs elle a fait mouche, nombre de ses consœurs de la même génération sont dans le même filon, celui de la femme pulpeuse et chanteuse-star, avec des fortunes diverses. Il faut même mettre à son crédit la bienveillance et la sincérité de ses chansons. Que pouvait-elle ? Elle a été le porte-drapeau d’une idée féminine, sexuelle, maternelle, en parfaite adéquation avec l’ambiance nationale. Et ce jusqu’au au divorce et au remariage comme la parfaite jonction entre l’ancien et le nouveau monde.

C’est très souvent par l’art audio-visuel que sédimentent les clichés dans la société. La musique et le cinéma créent une proximité directe, plus que les livres. Viviane Ndour sera plus connue qu’Awa Thiam, pionnière du combat pour le droit des femmes. Avec sa voix sublime, son audace, son déhanché, la mise en avant de sa famille, elle s’est hissée à un niveau modeste qui n’en fera jamais une icône impérissable, non plus un décor banal. Elle est comme ce battement au tempo nonchalant, cette gloire modeste qui semble tirer vers sa fin. Un train joyeux qui déambule dans les ruelles sociales en suscitant les envies et dont le temps ternira l’éclat. On lui pardonnera les reprises parfois pas très loyales, au nom de moments de danse sur Dekkore et bien d’autres tubes, que les sénégalais moyens ont eu en guise de bonheur gratuit. Comme un symbole du local et du global, c’est une fille libanaise, sénégalaise, mauritanienne, et un poil américaine, qui a porté quelques valeurs nationales. On pourrait presque dire, comme Simone de Beauvoir : « on ne naît pas authentique, on le devient… »

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