Ali Bongo, son AVC et les Diafoirus* du Net

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François Soudan, JA – La communication qui entoure l’hospitalisation d’Ali Bongo Ondimba a été quasi inexistante : seuls quelques proches sont au courant de son état de santé et les Gabonais en sont réduits à s’alimenter au supermarché des fake news.

Vendredi 9 novembre. Depuis quinze jours, à l’heure où ces lignes sont écrites, Ali Bongo Ondimba est hospitalisé à Riyad. Si personne n’a vraiment cru au scénario initial du coup de fatigue tour à tour qualifié de léger, puis de sévère, force est de reconnaître qu’aucun des diagnostics – de plus en plus alarmistes – qui se sont succédé au cours de la semaine du 5 novembre n’émanait de source directe.

Le King Fayçal Hospital de Riyad n’est pas la clinique Quiron de Barcelone, où Omar Bongo Ondimba a agonisé pendant un mois en 2009 : pas la moindre confidence d’un garde du corps, d’un médecin ou d’une infirmière, et presque pas de journalistes pour la recueillir. Nous sommes en Arabie saoudite, et pour qui veut rendre occultant le rideau de secret qui entoure l’état de santé d’un chef il n’y a pas meilleur endroit.

Il est certes plus que probable que les rumeurs d’accident vasculaire cérébral colportées à Paris et dans plusieurs présidences du continent par une phalange de « sachants » – conseillers multicartes, ambassadeurs à la retraite, hommes d’affaires connectés et autres familiers du Palais du bord de mer – sont cependant fondées. Suffisamment en tout cas pour que, dès avant ce 9 novembre et sans même connaître le degré de gravité de cet AVC, la plupart des chefs d’État que le sort du Gabon intéresse, à commencer par Emmanuel Macron, aient cru bon d’accompagner leur quête d’informations fiables par une lecture attentive de l’article 13 de la Constitution gabonaise relatif à la vacance du pouvoir ou à l’empêchement définitif de son titulaire.

Ce monde est cynique : les puissants ont beau s’embrasser devant les caméras, ils n’éprouvent pour celui d’entre eux qui flanche aucune compassion, pas même de pitié – ce sentiment de seconde main. La Françafrique new wave de 2018 suit la progression de l’encéphalogramme gabonais comme des crocodiles un enterrement : avec des larmes factices.

Tout dire ?

« Le fantôme vous salue bien », avait plaisanté Paul Biya, de retour de Suisse après cinq jours de folles rumeurs et de communiqués contradictoires pendant lesquels tout le Cameroun l’avait donné pour mort. C’était en 2004, et celui qui préside aujourd’hui encore aux destinées de son pays avait magistralement retourné à son profit le faire-part de son décès lancé sur internet pour s’offrir un accueil d’empereur romain et régler les comptes de ceux qui, parmi ses collaborateurs, concoctaient déjà le programme de ses obsèques.

Verrouillée par la première dame, la communication qui entoure l’hospitalisation d’Ali Bongo Ondimba a été nettement mieux maîtrisée, c’est-à-dire quasi inexistante. Celles et ceux qui ont une connaissance réelle du mal qui a frappé le président se comptent sur les doigts de la main – parmi eux, son ami d’enfance le roi Mohammed VI du Maroc –, les citoyens gabonais étant réduits à s’alimenter au supermarché des fake news ou à décrypter la moindre demi-nouvelle émanant de médias étrangers.

De la santé d’Abdelaziz Bouteflika à celle de Muhammadu Buhari, le halo d’opacité qui entoure les maladies présidentielles pose un problème récurrent – en Afrique, où nombreux sont ceux qui pensent encore que toute mort a des causes surnaturelles, mais pas seulement, la France disposant en la matière d’une solide tradition de dissimulation et de mensonge d’État.

ÊTRE ÉLU SIGNIFIE IPSO FACTO QUE L’ON A DES COMPTES À RENDRE AUX ÉLECTEURS, Y COMPRIS SUR LA CAPACITÉ À LES GOUVERNER

Faut-il ne rien dire, comme le réclame notre collaborateur le professeur Edmond Bertrand, pendant vingt ans le cardiologue de Félix Houphouët-Boigny, pour qui « chef d’État ou pas, le secret médical doit être absolu, y compris après le décès, car on ne connaît pas les répercussions que cela peut avoir, notamment pour la famille » ? Ou faut-il tout dire, comme aux États-Unis, où la transparence en la matière est une quasi-jurisprudence depuis le début des années 1970 ?

À Jeune Afrique, nous avons toujours pensé et écrit que, même si en chacun de nous sommeille une maladie mortelle dont la divulgation éventuelle relève de la sphère privée, l’état de santé des chefs d’État se devait d’être public, car il engage le présent et l’avenir d’un peuple et d’un pays. A fortiori en démocratie : être élu signifie ipso facto que l’on a des comptes à rendre aux électeurs, y compris sur la capacité à les gouverner. C’est le revers obligé de la médaille.

Entre le zéro et l’infini, nul ne savait encore à l’issue de cette première décade de novembre quand et si Ali Bongo Ondimba, 59 ans, allait recouvrer sa pleine aptitude à diriger. Nul ne savait, pas même l’ex-­puissance coloniale, obligée de solliciter l’aide de ses contacts marocains et saoudiens pour s’informer. Pas même non plus, cela va de soi, les premiers concernés : les Gabonais, en apnée depuis deux semaines. Ce 9 novembre 2018, on n’était sûr que d’une chose : si ABO avait atteint les rives du Styx, il ne l’avait pas traversé. Même si croiser le radeau qui mène sur l’autre berge n’est, pour chacun d’entre nous, qu’une question de temps…

* Médecin charlatan dans Le Malade imaginaire, de Molière

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