»Bono », « Gecko », des bières artisanales 100% made in Sénégal : ‘‘c’est difficile, ce métier qui touche à l’alcool…’’

SENtract – De nouvelles microbrasseries se font une place sur le marché, en misant sur des produits locaux ou des techniques de fabrication traditionnelles.

Depuis les confortables banquettes du bar de la brasserie du Gecko, à 70 kilomètres au sud de Dakar, on distingue les cuves en inox de 500 litres où du malt d’orge est infusé. C’est ici, dans le village de Nguérigne, qu’est brassée depuis deux ans la première bière artisanale du Sénégal, à raison de 8 000 à 10 000 bouteilles par mois, indique le média français Le Monde, dans une correspondance de sa journaliste Théa Ollivier.

La brasserie du Gecko vend ses bières directement sur place, mais également via des systèmes de livraison en ligne ou en fournissant les restaurants et bars de Dakar et de la petite côte touristique.

Au Sénégal, le marché est dominé par les bières industrielles brassées localement comme la Flag ou la Gazelle, commercialisées par la Société des brasseries de l’Ouest africain (Soboa), une filiale du groupe Castel. Mais le fondateur de la brasserie du Gecko, le Français Sébastien Flachs, affirme qu’il y a de la place pour de nouveaux acteurs.

« Les consommateurs se plaignent de toujours boire les mêmes bières industrielles ou de payer un prix trop élevé dès qu’ils veulent un produit importé de qualité supérieure », précise l’entrepreneur, qui a commencé dans un garage au Sénégal avec des cuves de 170 litres.

Expérimentation et persévérance

« J’avais déjà brassé étant jeune, pour les copains. Je connaissais un peu le processus mais il s’avère être plus compliqué au Sénégal », avoue-t-il. Avec la chaleur, toutes les matières premières, du houblon à la levure en passant par le malt, doivent être entreposées dans des chambres froides où se fait aussi le processus de fermentation dans de grands fûts noirs. D’où l’importance d’avoir un générateur sous la main en cas de coupure de courant, fréquentes dans ce village.

Après un an et demi d’expérimentation et de persévérance, Sébastien Flachs et son équipe ont réussi en 2020 à commercialiser deux bières, une blonde et une APA (American Pale Ale) aux recettes inédites. « Je ne connaissais rien au brassage, j’ai dû tout apprendre », témoigne Estelle Noémie Ndiolène, qui supervise maintenant les opérations.

« C’est difficile de faire ce métier, qui touche à l’alcool, surtout en tant que femme. Mais dans ce village, nous sommes surtout catholiques, donc ça nous pose moins de problèmes », poursuit la jeune Sénégalaise.

Dans ce pays musulman à plus de 95 %, la consommation est loin d’être généralisée. Une étude de l’Unicef datant de 2016 évaluait à quelque 4 % la proportion d’hommes entre 15 et 49 ans ayant bu au moins une boisson alcoolisée dans le mois.

Plusieurs acteurs

Sébastien Flachs veut tout de même croire que le marché est prometteur car la demande est forte. Ses clients sont principalement des expatriés européens et des touristes, mais de plus en plus de Sénégalais découvrent cette bière au goût plus prononcé.

Le défi est maintenant que la production suive la demande. La grande distribution a besoin de quantités que la brasserie du Gecko ne peut pas fournir. « Des investissements sont prévus pour se développer, mais le processus de fabrication va rester artisanal. Seul l’embouteillage, le lavage et la stérilisation des bouteilles que nous faisons pour le moment à la main devraient passer en semi-industriel », indique Sébastien Flachs.

L’entrepreneur n’est pas le seul à s’être lancé au Sénégal sur le créneau des bières artisanales. La maison Kalao compte parmi ces nouvelles brasseries en train de se faire une place sur le marché sénégalais. Son fondateur, Raphaël Hilarion, vient de recevoir l’autorisation de commercialiser trois bières. Toutes sont fabriquées à partir de produits locaux comme le riz, le gingembre ou le mil. Quant au houblon, le jeune entrepreneur franco-camerounais a choisi de l’importer d’Afrique du Sud pour garder une bière panafricaine qui valorise les céréales du continent.

Avec l’aide de l’Institut de technologie alimentaire (ITA), un organisme public de recherche et développement, il a identifié des producteurs locaux de riz et de mil, aux techniques agricoles responsables et raisonnées.

Pesanteurs administratives

Alors que l’aventure ne fait que débuter, Raphaël Hilarion produit environ 1 000 bouteilles par mois, mais il affirme sentir un engouement pour ses bières et professe de grandes ambitions. « L’idée est de cibler davantage les consommateurs africains », explique celui qui entend se positionner comme une microbrasserie indépendante, à vocation sociale et zéro déchet.

Face aux pesanteurs administratives et aux investissements lourds que représente l’ouverture d’une brasserie, Victor Gondry, un entrepreneur belge, a préféré quant à lui importer trois bières artisanales de Belgique, avec une recette originale uniquement destinée au Sénégal, pour tester le marché.

Un an après avoir lancé la Bono dans le pays, le constat est positif : « Il y a un marché pour ce type de produit. On était d’ailleurs surpris au début car ça a très bien fonctionné. Mais il reste restreint car les bières importées sont plus chères à cause des taxes élevées. » Son projet à long terme est de lancer la marque Bono dans d’autres pays de la sous-région puis d’ouvrir une brasserie artisanale au Sénégal ou ailleurs – pourquoi pas en Côte d’Ivoire.

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