Inventaire des idoles : « Malaye, une transhumance silencieuse »

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Je garde, comme bon nombre de Sénégalais, de formidables souvenirs des journaux télévisés présentés par Mamadou Malaye Diop. Il avait une voix rassurante. Un visage sérieux. Un ton solennel propre à la messe d’informations du soir. Le phrasé, la diction, le regard, la présence, il avait presque tout pour lui, et remplissait le petit écran. Comme pour tous les présentateurs de JT aux carrières longues, on finit par s’identifier à eux. On joue à deviner leur voix. Mais plus encore cette présence dans notre quotidien finit par les rendre familiers. On avait rendez-vous avec eux comme on l’avait avec les repas et les parents, et il naissait de cette relation une admiration ordinaire. Je sais, pour en avoir discuté avec beaucoup d’amis et professionnels journalistes, que l’on garde une affection toute spéciale pour Mamadou Malaye Diop. Si le même sentiment est aussi éprouvé pour Minielle Barro, Tidiane Barry, ou encore Oumar Seck, à des degrés variables, Malaye Diop incarnait un charisme propre à lui, une aura et un magnétisme que l’on ne saurait expliquer par des logiques rationnelles. Il avait un truc… Il n’était sans doute pas le plus doué de sa génération, ni même peut-être le plus bosseur, mais la gloire s’attache parfois à ces petits détails indicibles, que l’on appelle variablement, chance, fortune, baraka…mérite.

Le présentateur donnait pourtant à voir un aperçu de la RTS de l’époque. Une petite équipe aux troupes connues qui essayait de faire battre tant bien que mal, avec des moyens dérisoires, une idée de la télévision sénégalaise. Sada Kane avait imposé Sans détours et Regards comme rendez-vous culturels, Martin Faye célébrait la culture générale et la saine compétition avec Génies en Herbe. Aziz Samb et Ambroise Gomis s’occupaient des paillettes, des vacances et des fêtes. Amadou Mbaye Loum nous entretenait des affaires militaires et surtout casamançaises. Cheikh Tidiane Diop avec sa caméra et avec sa troupe « Daaray Kocc » venait régulièrement interroger le fait social à la télé à travers des téléfilms courus…Tous ces personnages, inégalement aimés, parfois vilipendés en place publique, composaient néanmoins la belle petite maison de la RTS. On ne manquait pas dans les messes basses, ou même dans la critique publique, de dénigrer la télé « rien tous les soirs ». On accablait la télé gouvernementale, fait du prince. On fustigeait ces journaux interminables où les journalistes vantaient le bilan du président. N’empêche, tout ceci ne changeait rien, une petite affection restait car la télé nationale était un repère pour tous. On critiquait autant qu’on aimait. Le monopole de la RTS à l’époque en faisait la station incontournable. On peut sans doute et à postériori, avec le confort de la posture critique, juger de la qualité des journalistes et conclure que beaucoup ne furent pas au niveau. Ce serait, je crois, bien simpliste et sans doute injuste. Les collègues de Malaye Diop étaient généralement de bons journalistes avec une conscience de génération, et une implication dans le travail. Cela était d’ailleurs perceptible dans le privé, dans la presse écrite, avec des vraies signatures et de vrais grands journalistes. Malgré tout le désamour qui s’installait progressivement entre les désireux de nouveauté à la RTS, et l’incapacité de la chaîne à satisfaire les besoins nouveaux, il existait tout de même quelques journalistes intouchables par la critique, qui gardaient, un vrai prestige. Mamadou Malaye Diop en était l’emblème, ambassadeur d’un journalisme qui avait encore un peu de panache. J’aime à penser entre autres aux Mame Less, Camara et Dia.

Quand il quitte le navire de la RTS au début des années 2000 pour Africable, dans des circonstances assez floues du reste, c’est comme l’annonce d’une nouvelle ère médiatique. Si on peut y voir tour à tour une quête d’aventure personnelle, une promotion qui sanctionne son mérite, son départ pose la question de la longévité des journalistes dans leur métier, et de leur tentation d’aller voir ailleurs et pas nécessairement dans le pur journalisme. Au même moment ou presque, l’offre nouvelle de télévision, la multiplication des journaux, des radios, les timides débuts de la presse en ligne, reconfigurent un paysage médiatique qui dessinait déjà les contours actuels. Tout en offrant une respiration nouvelle et plus de choix, ces nouveautés ne corrigent pas le désir de montée en gamme du journalisme que développaient les populations. Elles contribuent même à vicier un peu plus le secteur avec une démocratisation de la médiocrité. Il ne se passe un jour sans que l’on accable les journalistes sénégalais. C’est devenu un jeu au risque même de l’injustice. Entre la quête de survie à travers le perdiem, le déficit de rigueur, la pauvreté éditoriale, les vols d’articles, et l’absence de professionnalisme, les griefs pleuvent contre ce monde. Il y a très certainement du vrai dans ces remarques. Nul ne peut nier qu’il existe une forme de journalisme dévitalisé, sans moyens véritables et qui, en conséquence, s’adonne à des pratiques détestables. Mais il serait bien peu utile d’arrêter la critique à ce niveau.

Faire un état des lieux du journalisme sénégalais, en effet, doit revenir à interroger son legs, à partir de l’histoire, à s’inviter sur le banc des promotions du CESTI entre autres totems de l’élite, et à explorer réellement ce que ce journalisme a produit pour pouvoir assurer sa pérennité. Très souvent cet effort de connaissance globale de l’origine du malaise n’est pas fait. On s’en tient ainsi à une critique très facile qui a tendance à n’épingler que la presse en ligne alors qu’il existe une homogénéité dans les contenus, dans les esprits, dans les lignes éditoriales, et un déficit commun dans la rigueur. Si on doit le dire sèchement, le journalisme sénégalais n’a à son actif pas un véritable héritage qui aurait pu constituer un modèle pour les jeunes générations. Pas une émission propre et historique qui traverse les âges en célébrant un vrai savoir-faire local. Assez peu d’investigations sérieuses pour débusquer les pratiques du pouvoir ou des classes dominantes. Pas une habitude des livres fouillés et pédagogiques sur les grands sujets nationaux (santé publique, école, économie, culture). Pas de profonds diagnostics sur l’état du pays, laissant ainsi le fait national à la merci de médias étrangers qui viennent s’adjuger, et à raison, le crédit de l’information. Faudrait ajouter au désert d’héritage une importation souvent mal assimilée, ou appropriée, de beaucoup d’émissions ou de rendez-vous français dont on singe jusqu’au titre. Curieux en période d’émancipation. Aucun concept n’a non plus été exporté ailleurs. On pourrait ainsi continuer sur l’absence d’une culture de veille, de débat, toutes choses que doit mettre en scène la presse. Mais encore plus, en plus de trente ans, pas un média indépendant, d’enquête réelle, de contribution à l’assise démocratique, n’a vu le jour.  En un mot, le legs du journalisme sénégalais est presque inexistent. Alors en l’absence de produit, on s’entiche de quelques figures qui, comme des étoiles filantes, finissent leur trajectoire hors du journalisme (comme Latif Coulibaly, Malaye Diop…).

Le prestigieux CESTI (Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information) qui a produit des générations de brillants journalistes n’a pas non plus contribué à asseoir un journalisme de référence curieusement. Il a formé, assuré une transmission sur les fondamentaux et les bases. L’élitisme de la sélection aidant, il garde un prestige dont le produit ne corrige cependant pas les méfaits, et dans certains cas, nombres d’anciens pensionnaires de l’école finissent dans d’autres médias plus offrants et d’autres organisations ou entreprises. Les compétences échappent ainsi au corps malade qui a besoin de souffle nouveau. A quelle hauteur le CESTI, comme corps d’élite, peut-il aussi être rendu responsable de l’état général du journalisme sénégalais ? Voilà question qui mérite réponse sans se ruer dans les accusations faciles. Si la précarité est un vrai problème qui peut expliquer le rendement modeste voire pitoyable du journalisme sénégalais, il ne faut s’enfermer dans ce prête-excuse, explication-à-tout. La presse sénégalaise est une presse de restitution – dans les meilleurs & rares cas – de vérification, et pas une presse d’initiative et de flair. C’est une presse liée à la délibération sinon gouvernementale, alors politique. Les relations de dépendances la rendent tributaire du pouvoir face auquel il s’ajuste au risque parfois d’un mélange des genres ou pire : un glissement d’un champ à un autre. Tant de formidables, urgentes et indispensables enquêtes à mener, jamais initiées. Il faut plus d’idées que de moyens. C’est le basculement vers ce tropisme qu’il faut essayer de susciter : si les moyens sont indispensables pour un travail de qualité, sans réelle optique ou inspiration ils ne servent en revanche à rien, sinon à nourrir les prédations. Comment se fait-il que si peu de documentaires, de films, d’enquêtes d’intérêts publics, ne viennent pas régulièrement jouer ce rôle de quatrième pouvoir, et du droit de savoir, ce fondement du journalisme ? Pourquoi le journalisme national ne fait-il pas briller le pays, plutôt que de cristalliser toutes les brimades et moqueries, et ce légitimement ?

Il est plus aisé de s’en prendre aux jeunes journalistes mal formés en quête de leur pitance et qui piétinent les règles de bases. Mais il faudrait lever la tête et voir le sommet, et se convaincre qu’il y a bien un problème général dont les petites mains ne sont que les exhausteurs. Dans bien des journaux jusqu’à présent, plein de rubriques sont remplies à partir d’articles repris entièrement de médias étrangers. Dans les rubriques sports, on ne s’embarrasse même pas de produire des contenus propres sur les compétitions internationales. A l’heure où les vœux d’indépendance s’affirment de plus en plus, il est étonnant de voir que les journaux sont aussi à la remorque et trahissent ainsi leur dépendance. Le sentiment de fatalisme qui frappe le journalisme est le même ou presque à l’échelle nationale : un pilotage à vue et un confort à rester dans ce bain-marie qui satisfait les hiérarques et condamne les nains de l’ouvrage. Comme souvent, on fustige les seconds, avec une grande tolérance pour les premiers.

C’est ainsi que le naît le discrédit de la presse et le sentiment d’un univers incontrôlable à la merci des aléas, parce que l’absence de modèle réel ne produit pas d’émulation, de course vers la qualité. C’est donc le temps des transhumances. On quitte le navire du journalisme. Face à toute difficulté, la fuite. C’est le cas presque partout, du politique malade au jeune sans horizon, la disqualification locale, pousse à la volonté vers l’ailleurs. Pour les journalistes réputés, il s’agit d’aller vers des salaires et perspectives de carrière plus intéressants dans les cabinets ministériels. C’est le choix de beaucoup d’anciens journalistes de qualité, devenus conseils en communication. Les deux métiers, si différents, sont fondus en un. C’est une transhumance silencieuse dont on ne parle presque pas. Plus qu’une transhumance, une désertion en rase campagne, une capitulation. Il faut croire qu’il en est de la transhumance comme du plagiat. Le tout est dans la subtilité de la manœuvre. Le politique sera toujours la brebis galeuse. Le journaliste, le fier bouc imprenable.

Alors que reste-il de Malaye Diop ? Des souvenirs. Comme une nostalgie toujours heureuse. On entendra à nouveau, dans la tête, le son de sa voix. Mais rien d’autre. Lui, comme beaucoup d’autres, n’a pas laissé d’empreinte à la RTS. La presse gouvernementale qui a concentré l’élite du journalisme a été un des freins majeurs à l’épanouissement du métier, il n’est pas rare d’ailleurs que ses symboles aient fini dans les bureaux du pouvoir dont ils assuraient déjà la promotion. La RTS est pillée par la maison-mère : le pouvoir. La maison est restée une famille élargie, sujette aux directions changeantes, aux règlements de compte sous forme de restructuration. Malaye Diop en a d’ailleurs fait les frais avant de transhumer vers des cabinets plus confortables. C’est encore une preuve que, dans chaque domaine, il n’existe pas de notion de responsabilité. On n’est comptable de rien. On essaie de gouverner sa barque. Avec la multiplication des initiatives personnelles, des sites individuels parfois, le journalisme n’est qu’un prétexte dans la quête de fortune, sans prendre le temps d’en bâtir la légitimité. Pour Malaye Diop et ses collègues de ce fugace âge d’or sans legs, nous aurons plus que nos souvenirs. C’est un trait persistant du reste à l’échelle du continent : on s’attache tant aux héros du passé parce qu’en réalité on est impuissants à faire fleurir leurs graines, soit parce qu’elles n’existent pas, soit parce nous en sommes incapables. Il faut oser confronter les élites, voilà un des chemins d’une refonte totale. Valoriser les idées et s’y tenir. Eprouver la solitude de la difficulté. Sans être naïf, poursuivre un idéal d’un journalisme fort, indépendant, et d’intérêt général. Le respect s’acquiert par les actes et le legs. Tous les transhumants, dont Malaye Diop que j’ai pourtant tant aimé, pionniers d’un journalisme sénégalais, qui se sont retrouvés peu ou prou dans la politique, malgré la discrétion des cabinets, ne seront comptables ni de la défaite du journalisme et ni l’incurie politique, deux champs qui ont pourtant requis leur expertise. Silencieuse ou pas, la transhumance a toujours la douleur de l’écartèlement ; le bref soulagement alimentaire contre la destitution de l’héritage. Mais enfin quel tribunal est assez souverain pour en juger, si l’on en croit la phrase de Jean Renoir « ce qui est effroyable dans ce monde, c’est que chacun a ses raisons. ». Vous avez mieux, vous ?

Elgas

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