Inventaire des Idoles : « Mamane, rire jaune & noir »

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Abidjan, le 25 mai. Après une carrière en France, l’humoriste nigérien vit désormais en Côte d'Ivoire, au plus près de sa famille.

La première fois que j’ai vu Mamane, c’était à la télé, sur France 2, au début des années 2000, dans l’émission « On a tout essayé » pilotée par Laurent Ruquier. Il y faisait quelques apparitions, plus ou moins régulières. On pouvait déjà remarquer son front imposant, sa silhouette mince de Sahélien, son goût pour les manches courtes, qui lui donnaient un style bien à lui. Derrière l’apparente timidité, se cachait un fier luron, rapide à dégainer une blague, même s’il semblait un poil en retrait par rapport à ses autres collègues.

Il faut dire que dans la bande complice et composite de Ruquier, il faisait presque pâle figure : s’il ne faisait pas carrément tache, il était comme un cheveu tombé dans la soupe. Il n’avait pas les codes de cet humour du quotidien, franchouillard, mis en boîte pour la TV, où des camarades rigolards, balancent vannes sur vannes sur fond de jeu questions/réponses sur l’actualité, de quizz sur la société et l’actualité. La marque de fabrique de l’animateur Laurent Ruquier, qu’il a fait prospérer en dénichant des talents, en en faisant aussi la promotion, avait trouvé en Mamane, un candidat à l’éclosion très atypique. Ambassadeur déjà d’un type d’humour connoté et identifiable, celui qui se nomme Mohamed Mustapha à l’état civil, était déjà le porte-flambeau d’un rire aux inflexions africaines, aux sujets bien « exotiques », il remplissait, pour ainsi dire, une case que l’émission n’avait pas et renouvelait l’offre pour le meilleur et…pour le pire.

Plus d’une fois, ma perception, très subjective, potentiellement incomplète donc, comme impatient de le voir briller, a été au bord du malaise tant les « blagues » du natif d’Agadez me paraissaient peu élaborées, voire peu spontanées, et pour le dire nettement : très laborieuses. Il se produit souvent en France ces phénomènes d’identification, quand un noir est promu. Une inclination naturelle chez nous autres noirs, formule des vœux silencieux de le voir réussir. Réflexe sans doute porteur d’un complexe inconscient, il dit en tout cas, cet inconfort inquiet de voir l’autre échouer, échec que par procuration, l’on vit que comme le sien. Mamane était moins complice avec les autres pensionnaires et cela se voyait. Il était différent et cela se voyait aussi. Si la différence permet souvent de rafraichir le semblable sclérosé dans sa suffisance et sa ritournelle, il peut déconcerter, quand il ne porte pas avec lui, un vent nouveau qui dépoussière sans décaper.

Mamane suscitait sur ce plateau des sentiments assez contraires, entre l’illégitimité potentielle, la nécessaire promotion de la diversité, la réalité d’un ensemble peu harmonieux. Son isolement était presque l’allégorie du temps compliqué de l’intégration en France quand la greffe tarde à prendre et qu’elle pendouille à côté. Pas que l’humoriste d’origine nigérienne fut moins talentueux que le reste, certainement pas, il était plus doué que beaucoup d’autres, mais il restait un goût d’inachevé. Le cadre, s’il n’est pas le bon, peut empêcher le talent d’éclore. Sur ce plateau, il ressemblait à un pianiste qui devait régaler avec un ballon de foot…

Depuis cette naissance à la TV grand public, Mamane en a fait du chemin. Rapide tour dans l’incubateur des talents de la diversité dans le Jamel Comedy club, agitateur d’humour à RFI, producteur de l’émission Le parlement du rire sur Canal + Afrique, l’humoriste est devenu en un temps record à la fois l’exportateur et l’importateur officiel du rire dit africain. A juger la trajectoire, on ne peut que se satisfaire d’un tel envol. Mais le Jamel Comedy Club donne à voir autre chose qui nous intéressera plus tard : la naissance d’une forme d’humour qui dit détruire les clichés en les maintenant. La différence, ethnique, raciale, religieuse est devenue la matière première d’un humour, qui en essayant d’échapper au corps dominant, réhabilite les clichés que l’on ne pardonne plus aux humoristes blancs. C’est presque drôle de se dire que le Jamel Comedy club était l’atelier de négrification ou d’arabisation, des types comme Michel Leeb dont les sketchs ont été vilipendés par racisme. Patson, pensionnaire de cette pépinière, ne faisait guère plus avec ses thèmes.

Sans doute le parallèle est-il grand, mais à le dire autrement, le marquage fort des accents, la moquerie des tares congénitales attribuées aux noirs, déjouent le racisme, car les porteurs de cet humour sont insoupçonnables avec le laisser-passer de leur mélanine. Il se crée naturellement des sujets autorisés ou non, et le talent n’est pas le baromètre de la légitimité mais l’identité. Cette bascule n’est sans doute pas anodine, elle suit le mouvement de la société. Le Jamel Comedy club qui a produit d’innombrables talents, et sans doute autant de ratés, a le défaut de sa qualité : il a créé une école dont les ambassadeurs sont pris dans des contradictions, voire pire. Il faut imaginer Régis Laspalès et Philippe Chevalier faire des sketchs sur la république du Gondwana en reprenant tous les clichés malveillants sur les républiques africaines…

Dans une récente interview au Monde, Mamane affirme que son entreprise de promouvoir les talents africains est une manière de faire contrepoids à la « Françafrique ». Ce qui ne manque pas de faire sourire. Résumons : né à Agadez, se lance avec TV5, bosse avec Ruquier et Jamel, ensuite à RFI et Canal +, on ne peut faire plus France-Afrique. On notera d’ailleurs qu’il y a dans ce parcours plus de France que d’Afrique. Mais la Françafrique est devenue la cible moderne de tout ceux qui trempent dedans. On est passé juste en quelques décennies de Foccart à Rama Yade, de l’empathie négative à l’empathie positive. La Françafrique suppose, dans sa version évidente, les liens entre la France et l’Afrique, et vous seriez surpris de voir son étendue. A avoir le courage de l’attaquer, il faut aller jusqu’au bout. Elle n’est plus l’officine secrète des dominations, mais un vaste monde de relations, diplomatiques, économiques, humanitaires, sociales, conjugales, artistiques, sportives et autres, avec le cordon d’une dépendance qui place encore le sud en matière première (Mamane) et le nord en providence (France 2, RFI, Canal + Afrique).

Dans son projet de promouvoir l’humour africain en France avec le festival CFA (Comédie festival africain), Mamane s’est adjoint les conseils d’un humoriste français, Jérémy Ferrari. L’exportation du rire est en cours. L’humoriste dit quelque chose de juste dans cet interview : le rire n’est pas si universel que ça. Ce qui fait rire au Laos ne fait pas forcément rire à Rovaniemi. S’il reste des langages universels, des comiques de situation communs, l’humour reste ancré dans des territoires, des codes, des références, propres. Seul le talent, exceptionnel, peut souvent voler au-delà des barrières, mais il n’est pas donné.

Amateur d’humour sénégalais et de la série les Bobodioufs, j’avais remarqué deux choses : qu’il y avait bien des humoristes dans notre pays. Mais que l’humour comme spectacle produit, comme genre d’art à part entière, n’était pas dans les codes nationaux. Kucca, au Sénégal, faisait des apparitions télévisées et dans les téléfilms, l’humour était un allié mais pas l’objectif, un moyen pas une fin. Ce n’est pas pour rien que le one man show n’y a pas prospéré et ceux qui se sont essayé à Dakar en venant de France l’ont vite compris. Chez les Bobodioufs des premières saisons, Patrick Martinet, le réalisateur, avait réussi à capter l’air local pour l’habiller aux risques de tomber dans le loufoque et le grotesque. Le pari fut réussi même si l’essoufflement fut aussi prévisible.

L’humour et le rire restent des histoires de souveraineté, des histoires non aliénables. Beaucoup d’humoristes existent dans le continent sans obéir à aucun calendrier externe. Ce qui est assez fou, c’est de voir que Mamane, traité potentiellement d’agent du grand remplacement en France est lui-même agent de la néo-colonisation en Afrique. C’est comme Aya Nakamura qui fait danser les villages de Casamance. Au fond, il importe les codes français de l’humour tout en se défendant de le faire. Avec son festival CFA, la généreuse idée de la promotion a un but commercial aussi, et surtout, il remet le centre de l’intérêt en France, où il est plus simple de faire recette car l’humour a son économie. Autre curiosité, il dit vouloir implanter les humoristes africains en Afrique, dans une négation totale de ce qui existe bien avant tout en faisant son festival en France…

Il n’y pas de rire africain et Mamane ne saurait en être l’ambassadeur. C’est encore une fois ici, les expressions d’une double assignation, de ceux qui revendiquent ce qu’ils refusent qu’on leur attribue. Au mieux de la contradiction, au pire de la schizophrénie. Mamane est français, promu par France 2, sur RFI, Canal+, bientôt avec ses bébés à La Cigale. Employé sinon payé par Bolloré. Il n’a presque plus rien d’Agadez s’il ne l’a jamais eu une fois. Au rire noir qu’on nous propose, nous opposons un rire jaune. Celui contre le confusionnisme moderne où se glissent tous les faux combats qui font rigoler les vrais problèmes.

Elgas

elgas.mc@gmail.com

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