[TRIBUNE] Laïcité de l’État: mon point de vue sur le débat soulevé par les professeurs Mary Teuw Niane et Maurice Sodieck Dione (Par Cheikh Oumar Tall)

Tract – Après la sortie du professeur Mary Teuw Niane sur la laïcité de l’Etat, Monsieur Maurice Sodieck Dione, vous avez tenté de répondre à Mary Teuw Niane avec conviction mais avec beaucoup de méconnaissance sur le projet de société que propose l’islam. En tant qu’observateur et citoyen sénégalais comme vous, permettez-moi de vous livrer mon opinion sur ce débat concernant la laïcité de l’Etat. 

 

Professeur, vous êtes chrétien, vous ne savez pas beaucoup de chose sur l’islam, alors évitez donc de vous prononcer sur des questions de l’islam, les musulmans de leur côté feront de même. En Islam, il n’y a pas de séparation entre le temporel et le spirituel. Pour nous musulmans, Dieu est partout, dans tous les espaces, privés comme publics. Sachez que la laïcité n’est pas née au Sénégal, mais chez les occidentaux. C’était pour combattre le christianisme que la laïcité a vu le jour, et je ne suis pas pour. Je suis contre les laïcisants qui combattent le christianisme. Il est vrai que, à l’époque, l’Eglise catholique, pour ne pas dire les évêques et les prêtres, faisaient des pratiques pas du tout orthodoxes et commettaient beaucoup de torts. Ce qui avait poussé des laïcisants européens à bouder la religion chrétienne à cause de quelques prêtres qui donnaient une mauvaise image du christianisme.

Malheureusement, et tout récemment en décembre 2023, le Pape Jean François est en train de donner raison aux laïcisants si on considère sa déclaration qui tolère et bénit jusqu’à vouloir légaliser l’homosexualité qui a toujours été interdite par la bible. Pratique qui a toujours été bannie par les enseignements de Jésus Christ. Le Pape est allé jusqu’à dire que beaucoup de choses écrites dans la bible sont fausses et que Dieu s’est trompé. LE Pape a défendu les homosexuels en disant qu’ils sont des enfants de Dieu et qu’ils ne sont pas voués à l’enfer. C’est ce genre de position et de déclaration qui avaient poussé beaucoup de fidèles chrétiens à bouder et à combattre l’Eglise pour promouvoir un nouveau concept de vie qu’est la laïcité de l’Etat. Professeur, c’est là où est née ce concept la laïcité de l’Etat. Mais pour nous, ce n’est pas une raison pour combattre la religion chrétienne.

C’est pareil pour le Sénégal où beaucoup de marabouts font ce qui est aux antipodes de l’islam. On a entendu un chef de confrérie déclarer, officiellement à travers les médias, qu’il a vu hier Dieu. Et il dit l’avoir trouvé en position assise.Un autre chef de confrérie a dit qu’au jour du jugement dernier, quand Dieu sera présent, le prophète (Psl) présent, son grand-père, fondateur de sa confrérie, présent, il se rangera du côté de son grand-père. Voilà de pareilles déclarations qui poussent les fidèles à se réfugier derrière le concept de la laïcité.

Pour connaitre l’islam, il faut se rapporter aux livres qui sont les seules références, à la charia et à la sunna. Mais il ne faut pas se référer à ce que font certains faux dévots pour en déduire que l’islam est tel qu’il se vit par ceux-là. Professeur Maurice, ce que vous avez dit est illogique. La laïcité ne peut pas être source de paix et de tolérance. La laïcité est un concept de vie importé d’occident qui ne sied pas à nos réalités et croyances. La législation divine est plus apte à installer la concorde et la paix. La laïcité est contre cette forme de société. Quiconque juge sans se référer à la loi divine est un mécréant, un pervers, un injuste, sourate 5, versets 44, 45 et 47.

La laïcité est synonyme de mécréance. La preuve, le patron et responsable de la loge maçonnique sénégalaise a été interviewé dans le soleil numéro 6.859 du 14 mars 1993, il a dit : « La franc-maçonnerie réside dans la laïcité del’Etat. Nous rêvons que tout le monde soit franc-maçon. Toutes les lois sociales appliquées au Sénégal, ce sont nos loges maçonniques qui les cogitent et nous les répercutons sur la table du gouvernement où nous avons des membres, et le gouvernement les présente sous forme de projet de loi à l’assemblée nationale où nous comptons également des membres ».

Malheureusement, on constate que des confréries sénégalaises s’accommodent inconsciemment et allégrement aux idéaux et principes fondateurs de la laïcité de l’Etat tout en sachant que c’est cette même laïcité qui est la mère de l’école de Jules Ferry, une école sans Dieu. Il est aussi déplorable de remarquer que certains adeptes et fidèles de ces confréries n’hésitent pas à s’attaquer et à diaboliser leurs coreligionnaires musulmans parce que simplement ces derniers se réclament de salafisme (ahlou sunna) et affichent leur opposition à la laïcité de l’Etat et au culte de personnalité.

Professeur Maurice Dione, nous vous respectons beaucoup, mais vous vous êtes trompé. Et quand quelqu’un se trompe, on doit le rappeler à l’ordre. Vous avez cité Paul Marty et Vincent Monteil. Ce dernier a parlé de « l’islam noir » et de « l’islam arabe ». Ces concepts n’existent pas. Les musulmans arabes ne représentent que 10% de la population musulmane mondiale estimée à plusieurs milliards de croyants. Les plus grandes nations musulmanes ne sont pas arabes : l’Indonésie, le Pakistan, le Bengladesh, l’Iran, le Nigeria, la Turquie, la Russie etc. Vous êtes un grand intellectuel, donc vous n’êtes pas censé ignorer cela. Quand Dieu donnait au prophète Mouhamed (PSL) sa mission, c’était pour l’humanité entière. En conséquence, l’islam est destiné à tout le monde. Enfin, quand vous parlez de préparateurs mystiques et maraboutiques, c’est parce que vous vous inspirez de Vincent Monteil. Ces concepts sont vides de sens parce qu’ils n’existent pas en islam originel et authentique.

Nous aimons bien l’expression du ministre Baba Wone, ancien ministre de la culture, qui a dit dans un billet titré ‘‘ce que je crois’’ qu’au Sénégal, nous avons des « guides dits religieux ». Par contre, nous avons des guides qui ont accompli leur devoir, comme Abdou Aziz Sy Dabakh, Seydou Nourour Tall, Serigne Cheikh Mbacké Gaïndé Fatma, Ibrahima Niasse etc. Ils avaient joué leur partition car en1972, ils étaient contre Senghor qui avait imposé aux Sénégalais le code laïc dela famille. Ces guides lui avaient dit que ce code est contre les principes islamiques. En toute discrétion, il l’a fait voter à l’assemblée nationale par les députés socialistes.

Professeur, sachez raison garder et ne vous aventurez plus dans un domaine que vous ne maitrisez pas. La laïcité de l’Etat ne doit pas prospérer dans un pays musulman. Comme nous nous disons pays à forte majorité musulmane, vivons conformément aux lois édictées par le coran. Vous avez également parlé des confréries, mais sachez qu’il y a islam, il y a aussi confrérie. Le prophète a accompli sa mission sans jamais parler de confrérie. Seulement, cela ne nous empêche pas de reconnaitre que les confréries ont joué un grand rôle dans l’expansion et le développement de l’islam au Sénégal. El Hadj Omar Tall a combattu avec les armes, les Français envahisseurs, dominateurs et colonisateurs. Cheikh Ahmadou Bamba et El Hadj Malick Sy ont combattu les Français à leur manière. Pour toutes ces raisons, nous adhérons entièrement à ce qu’a dit professeur Mary Teuw Niane qui a bien fustigé la laïcité de l’Etat.

Dans le préambule et l’article 1 de la constitution, il est dit que la république du Sénégal est laïque et démocratique. Si le Sénégal était démocratique, il ne serait pas laïc, car la démocratie est la loi du plus grand nombre. Les musulmans sont majoritaires, donc le Sénégal ne devrait pas être laïc. Nous vous demandons de revisiter l’histoire du Sénégal. En 1959, la première assemblée constituante a été tenue à Saint Louis en présence de 47 constituants dont Senghor, André Guillabert, Gabriel d’Arboussier, André Boissy Pallun. Ils étaient tous des chrétiens. Lors de cette réunion des constituants à l’assemblée constituante de Saint Louis, la manière dont s’était déroulé le débat et le forcing que ces personnalités sus mentionnées avaient voulu faire pour imposer la laïcité au Sénégal n’avaient pas plu au député Ibrahima Seydou Ndao de Kaolack. Il avait préféré quitter la salle en guise de protestation.

Professeur Maurice, l’islam est un code de conduite, un programme, un projet de société. Le coran est un ensemble de lois et de règlements appelés à être appliqués quotidiennement sur le terrain. Il a ses permis et interdits. Ce que la laïcité autorise, l’islam le bannit. C’est le cas de la loterie qui est un jeu de hasard. Ainsi, nous magnifions la réglementation de la ville de Touba où on ne voit jamais de kiosques de PMU.

Beaucoup de pays arabo-musulmans ont mis dans leur constitution « l’islam, religion d’Etat ». Que l’islam légifère dans un Etat ne signifie pas empêcher les chrétiens et autres de vivre leur foi. Nous prenons l’exemple de la république islamique d’Iran où il y a beaucoup de chrétiens, de juifs, de Zoroastriens c’est-à-dire des adorateurs du feu. Donc jamais les non-musulmans iraniens n’ont eu de problème avec le régime islamique d’Iran. Les non-musulmans iraniens sont présents dans le gouvernement, à l’assemblée nationale au prorata. Il n’y a jamais eu de conflit inter-religieux entre musulmans et chrétiens en Iran malgré la campagne de diabolisation  menée par les occidentaux contre l’Iran. C’est le contraire en Europe où régulièrement entre les chrétiens protestants et les chrétiens catholiques se font la guerre. Il n’y a jamais eu de paix entre les deux Irlandes. Or, dans un Etat où les lois islamiques sont appliquées, cela n’empêche pas les non-musulmans de pratiquer leur foi conformément à leur livre saint qu’est la bible.

En tant qu’intellectuel et observateur politique, ce que vous avez dit est un peu dangereux. Vous mettez en mal les tarikhas avec les salafistes et les wahabites appelés communément au Sénégal ibadou. Pourtant, ces divergences théologiques existent dans toutes les religions, y compris dans le christianisme où on compte des chrétiens catholiques, chrétiens orthodoxes, chrétiens protestants, des chrétiens témoins de Jéhovah etc.

Cheikh Oumar Tall

Directeur de publication du mensuel « le jour – al yawmou »