TRIBUNE : « Quelles réformes pour l’Education nationale sénégalaise ? »

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60 années après l’accès à l’indépendance, l’État sénégalais consacre toujours, environ, 1/3 de ses ressources à l’Éducation nationale soit 6% du Produit Intérieur Brut (PIB = la richesse nationale).
Malgré cette forte mobilisation financière les problèmes prolifèrent. Les taux de réussite au baccalauréat restent faibles. En 2019, « il est estimé à 37,65% ». Les disparités régionales sont importantes. La massification se poursuit. Les abris provisoires poussent comme des champignons. Le niveau de formation des enseignants et des élèves se dégrade malgré la mise en place, par Serigne Mbaye Thiam ministre sortant, du Programme d’Amélioration de la Qualité, de l’Equité et de la Transparence du secteur de l’Éducation et de la Formation (PAQUET-EF). Il s’agit d’un dispositif qui viserait à consolider les acquis des élèves, la bonne gouvernance du secteur, à renforcer la gestion financière et des ressources humaines.

L’Éducation nationale semble également improductive. Elle forme des jeunes qui acquièrent des compétences très souvent en inadéquation avec les besoins en savoir-faire des entreprises. Même ceux qui réussissent ne servent presque jamais le pays. Il n’y a jamais de retour à l’investissement. A ces constats s’ajoute le fait que le système ne soit plus adapté aux réalités locales.

L’Éducation nationale reste donc un grand corps malade dont une thérapie appropriée semble introuvable. Le dialogue entre l’État, les syndicats d’enseignants, les parents, les élèves et étudiants est fréquent mais reste très souvent au point mort. Les grèves des personnels sont récurrentes. Les années scolaires incomplètes sont fréquentes. Elles paralysent les établissements, provoquent des retards dans l’acquisition des savoirs et compromettent l’orientation post-baccalauréat des jeunes.
Ce sont tous ces constats qui, dans mon ouvrage intitulé « Sénégal, diagnostic d’un pays candidat à l’émergence», m’amènent à proposer les réformes suivantes : l’augmentation du nombre d’établissements afin de corriger les inégalités régionales et de réduire les abris provisoires.

L’offre de formation constitue également un véritable problème. Depuis 1960, elle s’articule autour des séries littéraires, économiques et juridiques. Les filières technologiques et professionnelles sont en déficit et souvent reléguées au second rang. Comme le recommandent les assises nationales, il faut « une refonte des programmes et un réforme des curriculas », mesures auxquelles les gouvernements successifs ont souvent renoncées.
Les filières professionnelles pourraient être développées pour accompagner l’industrialisation des ressources minières et naturelles et pour répondre aux mutations profondes qui affectent davantage l’environnement économique et administratif du pays. Sur ces points précis, Joseph Ki-Zerbo nous rappelle que « le système éducatif actuel……est surtout en contradiction avec les besoins vitaux, alimentaires et élémentaires du pays ». Sa transformation ne doit pas seulement consister à augmenter le nombre d’écoles en gardant les structures actuelles. Il s’agit de changer la direction des cursus car, sans cette approche systémique, structurelle et stratégique, il n’y aura rien à espérer de l’Éducation.
Les réformes doivent aussi viser les enseignants tant dans leur formation, leur affectation et leur statut. Il s’agit de renforcer la formation continue qui doit être un moyen de palier l’obsolescence des savoirs et de renforcer leur savoir-faire. Un enseignant doit être compétent et pouvoir s’adapter aux évolutions de l’emploi et des technologies. L’objectif n’est pas de le doter d’une qualification afin qu’il change de métier bien que ce soit une possibilité qui pourra lui être donnée. La priorité est de le former pour une meilleure prise en charge des élèves. La mise en place, au sein de chaque académie, d’un Plan Académique de Formation (PAF) pourra répondre à cette réforme.

Il nous apparaît donc clairement que l’Éducation nationale sénégalaise dispose d’importants moyens qui ne sont pas toujours gérés et répartis de manière équitable et efficiente. L’une des raisons est que les personnes qui ont en charge la conduite de sa refondation se limitent aux approches quantitatives et comptables. Les réformes proposées sont provisoires, non durables car elles sont conditionnées par des mandats électoraux. Le secteur de l’Éducation est également affecté par un manque de consensus entre l’État, les collectivités locales et les syndicats. Tous ces acteurs sont dans des revendications de positionnements politiques qui paralysent le bon fonctionnement des établissements et qui hypothèquent l’avenir des élèves.

Nous remarquons aussi que la fracture scolaire entre les régions n’est toujours pas réduite de manière significative, fracture entre les élèves résidant dans les villes comme Dakar et ceux qui habitent dans des endroits périphériques défavorisés que l’on ignore souvent.

La gestion des ressources humaines enseignantes passe également par la maîtrise des recrutements, des évaluations et des affectations. En effet, elle doit permettre une meilleure adéquation entre les besoins de l’Éducation nationale et ses ressources. Il s’agit de combattre les sureffectifs, les sous-effectifs, les sous-qualifications et surqualifications. Très souvent, en même temps que certains établissements sont surdotés, d’autres manquent de personnels et d’infrastructures décentes. Il y a également le fait que certains personnels sont souvent vacataires ou contractuels, lorsqu’ils prennent leurs premières classes en main et manquent de formation en amont. Par contre, d’autres employés sont surdiplômés et choisissent l’enseignement pour obtenir un statut qui leur permet une stabilité professionnelle. En même temps, ils cumulent leur fonction d’enseignant avec d’autres missions dans le secteur privé. C’est pourquoi, il s’avère nécessaire de réviser voire suspendre les autorisations de cumul d’emplois et de mieux contrôler le secteur privé.

Afin d’éviter ces pratiques, le ministère pourra revoir le contenu de la rémunération des enseignants. Il s’agit de valoriser le salaire de base des personnels et de mettre en place un plan de carrière au lieu de jouer sur les indemnités qui font toujours l’objet de polémiques du fait qu’elles ne sont jamais correctement budgétisées et payées dans les délais prévus. Afin de combattre les cumuls d’emplois, un contrôle strict doit être effectué par les corps d’inspection et les chefs d’établissement. L’objectif est de permettre aux personnels d’accomplir pleinement leurs missions pédagogiques.
Quant à l’affectation des enseignants, elle souffre de plusieurs problèmes. D’une part, nous avons l’État qui prône l’égalité et l’équité qui sont loin d’être atteintes.

D’autre part, les enseignants, grâce aux modalités d’accumulation des points mettent tout en œuvre pour ne pas être affectés dans les Réseaux d’Éducation Prioritaire (REP) comme les banlieues, les zones reculées difficiles d’accès et où les conditions de vie ne sont pas toujours faciles. C’est pourquoi, nous recommandons à l’État et aux collectivités locales, de tout mettre en œuvre pour doter les REP d’infrastructures décentes. Il s’agit aussi d’inciter financièrement et/ou matériellement, grâce à l’attribution de primes, les personnels à avoir envie de faire carrière dans ces endroits délaissés. C’est ainsi que l’on mettra en place des équipes stables, une qualité d’enseignement pour tous les élèves de la République, quels que soient les origines et les lieux géographiques d’où ils sont issus.
S’agissant de l’évaluation, elle consiste à inspecter un enseignant, durant une heure, devant les élèves. Cette phase est suivie d’un entretien individuel et d’un rapport d’inspection. L’objectif est de vérifier la pédagogie, la relation enseignant/enseignés, l’implication de l’enseignant dans la conception, la réalisation et l’évaluation des projets d’établissement, etc. Elle constitue aussi un moyen d’identifier les besoins de l’évalué et de l’aider à les combler. C’est une pratique essentielle qui doit être renforcée. Pour cela, l’État pourra engager davantage de personnels car il est constaté que nombreux sont les enseignants qui ne sont jamais ou pas souvent inspectés faute de personnels disponibles.

Il s’agit également de faire en sorte que les inspections ne deviennent des règlements de compte. Les enseignants ne doivent pas y voir une sanction mais un moyen de se remettre en question et de progresser. Il faut le préciser, les inspecteurs sont des professionnels expérimentés. Ce sont des anciens enseignants qui maîtrisent les compétences des disciplines dans lesquelles ils interviennent. L’essentiel est qu’ils pointent les points forts et les points faibles de chaque agent et proposent des dispositifs pour partager les expériences et pour corriger les difficultés.

Malgré les difficultés, l’école sénégalaise suscite un espoir, celui de son questionnement pour sa refondation. La mobilisation concerne bien évidemment l’État, les collectivités locales mais également les syndicats, les parents et les enseignants sur qui repose la mission en première ligne. Il est impératif que diminue l’échec scolaire, les grèves et que l’école, au lieu de continuer à creuser les inégalités sociales, favorise l’ascension de la majorité des sénégalais.

C’est ce que je préconisais en soutenant que « le rôle de l’enseignant est déterminant pour rendre la mission possible. En effet, en devenant enseignant, on intègre une profession qui ne s’improvise pas. Elle se construit en amont et tout au long de la carrière. On rentre dans un service public qui porte une histoire, des valeurs et l’enseignant est chargé par l’État d’accomplir des tâches de façon éthique et responsable ».
Depuis plusieurs années, le métier d’enseignant connaît une évolution considérable qui nécessite des compétences, des attitudes particulières et une mise en œuvre spécifique. En effet, l’enseignant doit désormais apprendre à travailler en transversalité, avec les familles, les collectivités locales et les entreprises. Cette approche socio-pédagogique permet de mieux connaître l’environnement social de l’élève et d’apporter les réponses adéquates. Il s’agit de mettre l’accent sur les évaluations formatives, de s’appuyer sur les acquis de l’élève, sur ses talents et de remédier à ses lacunes. L’essentiel consiste à donner à l’apprenant les ressources nécessaires pour progresser. La note sanction n’est pas valorisante. Un jeune peut être brillant et rater une évaluation parce qu’il n’a pas bien compris les problématiques posées. Cette nouvelle approche pédagogique pourra être renforcée par l’accompagnement personnalisé qui constitue un outil de diagnostic et de remédiation.
En somme, il est possible d’enseigner et de mieux faire réussir les élèves si l’on accepte de changer de paradigme en faisant plus attention à l’environnement de l’élève. C’est ce qui nous semble nécessaire pour que la refondation du éducatif sénégalais soit possible.

Momar-Sokhna DIOP
Professeur d’économie-gestion auteur de : Enseigner en banlieue, une mission possible, Chronique sociale, 2015. Sénégal, Diagnostic d’un pays candidat à l’émergence, l’Harmattan, 2019.

 

1) Sources : http://media28.net/baccalaureat-2019-le-senegal-obtient-un-taux-de-reussite-de-3765/
2) Assises Nationales Sénégal, An 50, Bilan et perspectives de refondation, L’Harmattan, 2011.
3) Joseph Ki-Zerbo, À quand l’Afrique ?, Éditions de l’Aube, 2004.

4) Momar-Sokhna Diop, Enseigner en banlieue, une mission possible, Lyon, Chronique Sociale, 2015.

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