Mort d’honneur ? C’était Béthio !

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ET DIT TÔT – C’est par la description des thiants gargantuesques qu’il organisait devant son domicile de Mermoz, bloquant les deux voies de « l’Ancienne piste », tous les samedis que Dieu fait, jusqu’en 2012, que l’hebdomadaire Jeune Afrique débute son portrait nécrologique du Cheikh Béthio Thioune, en ce jour de sa disparition, ce mardi 7 mai. Il est vrai que le guide des Thiantacounes, disciples mourides dont il était le Serigne, n’a jamais été homme à faire les choses à moitié. Ces thiants étaient la marque de fabrique unique et inimitable de Béthio. Seule son arrestation en 2012 aura mis un terme à ses thiants fastueux, d’une régularité de métronome. Thiants nocturnes où des centaines de bêtes étaient immolées pour le repas, des chants religieux scandés jusqu’au bout de la nuit et où le cheikh Béthio célébrait des mariages collectifs entre ses disciples.
Il s’en va à 81 ans, 24 heures après la sentence de justice le condamnant à 10 ans de travaux forcés, au séquestre de ses biens et à allouer 200 millions de FCFA en tout aux familles de deux victimes de meurtre pour lesquels il était jugé par contumace. Si « Béthio », comme beaucoup de Sénégalais affectionnent de l’appeler tant le personnage était accessible et sans façon, avait trépassé un jour plus tôt, l’action en justice contre lui se serait éteinte de sa belle mort. Car la loi ne permet pas de juger un défunt. Mais il aura survécu jusqu’au prononcé du verdict. En homme d’honneur. Et il quitte cette vallée de larmes dès après la sentence des hommes. En homme d’honneur. Et selon son fils aîné Serigne Saliou Thioune, le Cheikh n’avait même pas été informé de sa condamnation, sur le lit d’hôpital où il se trouvait à Bordeaux. C’est donc une justice divine immanente qui a soustrait Béthio à ses juges terrestres. Ses 4 millions de talibés (même s’il a pu prétendre en revendiquer 12 millions à une occasion), les Thiantacounes, même s’ils sont choqués et encore inconsolables, peuvent espérer un jugement divin heureux pour leur guide, si le salut éternel de décide là-haut par le nombre et la ferveur des prières dites pour le repos de votre âme.
Béthio laisse 7 veuves et 29 orphelins. Sa vie aura été changée par sa rencontre, alors qu’il était de 8 ans, avec Serigne Saliou Mbacké, fils de Cheikh Ahmadou Bamba et futur khalife général des Mourides,  le 17 avril 1946 à Tassette.  Il aura eu une relation fusionnelle avec Serigne Saliou, dont il lui arriva de dire « lui c’est moi et moi c’est lui », se faisant rappeler à l’ordre pour cela par les dignitaires de la puissante confrérie. Il célébrait avec faste chaque année cette rencontre d’avril avec Serigne Saliou.
Béthio fut l’homme de beaucoup de controverses. Militant politique du PAI dans sa jeunesse, il est emprisonné pour 6 mois une première fois en 1966, suite à son arrestation avec les militants du Parti africain de l’indépendance (PAI). Ceci ne l’empêche pas de suivre de brillantes études et une belle carrière de fonctionnaire, qui le conduira en 1976 à l’Ecole nationale d’administration et de la magistrature (Enam). L’année suivante, en 1977, le trouve administrateur municipal à Diourbel, principale ville du bastion mouride.En 1983, Béthio devient Serigne ( marabout), avant d’être élévé au rang de Cheikh par Serigne Saliou en 1987. Il prend sa retraite d’administrateur civil en janvier 1996, après une carrière professionnelle de 38 ans. Il n’en restera pas moins un homme occupé et entouré, toujours prompt à manifester son allégeance à Serigne Saliou, offrant des milliers de boeufs à immoler lors du Magal de Touba, durant le califat de ce dernier et même après la disparition de « l’homme de sa vie » en décembre 2007. En 2007 et en 2012, il sera un soutien véhément à la réélection du président Abdoulaye Wade, autre talibé mouride, envers et contre tous.
La dernière (longue) controverse à laquelle il fut mêlé clôt sa trajectoire terrestre d’ORNI (objet religieux non immatriculé) : le 22 avril 2012, il est interpellé en son domicile de Mermoz par la gendarmerie pour le meurtre de deux de ses disciples, Bara Sow et Ababacar Diagne, « coupables » d’être exaltés au point de se laisser aller régulièrement et publiquement « à le comparer à Dieu » (ce que Béthio réprouvait et motif pour lequel il les avait bannis). Assassinats perpétrés par d’autres disciples de Béthio en sa maison de Médinatoul Salam, à 800 mètres de laquelle les victimes seront enterrées. Dont l’une alors qu’elle était encore vivante, selon l’autopsie. 4 jours après la découverte des corps exhumés, Béthio est placé sous mandat de dépôt. Il séjournera plusieurs mois à la prison de Rebeuss. Avant de bénéficier d’une liberté provisoire en février 2013 et mis sous contrôle judiciaire pour des raisons médicales.
Six ans passeront avant son jugement. Les Thiantacounes en longue détention provisoire inculpés pour les meurtres auront mené des grèves de la faim ou même tenté de se suicider pour exiger la tenue de leur procès. Le 23 avril 2019, c’est l’ouverture de ce procès très médiatique au tribunal de grande instance de Mbour pour meurtre avec usage d’actes de barbarie, de complicité desdits homicides aggravés et d’association de malfaiteurs, recel de cadavres d’inhumation sans autorisation administrative de crimes, de détention d’arme sans autorisation et de recel de malfaiteurs.
Ce lundi 6 mai, la sentence était prononcée. Et 24 heures plus tard,  ce mardi 7 mai, à 17 heures locales à Bordeaux, Béthio faisait un pied de nez à l’Histoire et tirait sa révérence. En homme d’honneur. Car Béthio aura toujours été plus grand que la vie. « Larger than life », comme disent les Américains. Il part serein, ignorant qu’un juge ordinaire de tribunal de région l’a condamné à une infamie qu’il ne sera pas là pour vivre.
On n’emprisonne pas la vie.
Damel Mor Macoumba Seck

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