Nouvel album ‘Lambi Golo’ le 25 mai : Touré Kunda is back !

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Le duo mythique d’origine sénégalaise parmi les pionniers de la World Music met fin à 10 ans de silence avec l’album « Lambi Golo », édité chez Soulbeat Records. L’occasion de réveiller bien des souvenirs.

La légende dit qu’en 1986, ils ont failli figurer sur le fameux « Noir et blanc » de Bernard Lavilliers. Ce rôle a finalement échu au regretté chanteur congolais Nzongo Soul, décédé en janvier dernier à Paris. Les Touré Kunda, puisqu’il s’agit d’eux, ont pris leur temps, dix ans, pour sortir leur nouvel opus Lambi Golo qui, en wolof, signifie la lutte du singe (1) : « On attendait un bon distributeur et des partenariats fiables. Mais on était prêts depuis longtemps ! » nous rassure Sixu Tidiane Touré, le sourire aux lèvres. Né en 1950, avant les Indépendances, celui qui est le plus réservé des deux Touré n’a que vingt-deux jours d’écart avec son exubérant frère Ismaël dit Ismaila. Si Ismaila porte des lunettes depuis le début de leur association, Sixu Tidiane, le crâne rasé, a depuis longtemps coupé les dreadlocks qu’il arborait fièrement sur la pochette de Toubab bi.

Sur ce disque d’or de 1986, on pouvait aussi voir leur frère cadet Ousmane. Mais si les Touré, originaires de la Casamance, au sud du Sénégal, en sont arrivés là, c’est grâce à l’apport du quatrième frère, l’aîné Amadou : « On peut dire que ce sont des graines qui ont germé grâce à Amadou », raconte Ismaila. « Il était presque comme notre oncle. C’est quelqu’un qui a tenu tête à toute la famille Touré qui ne voulait pas qu’il fasse de la musique. Ce n’était pas bien vu. Nos parents nous disaient que c’était satanique. Comme il s’est entêté à jouer, il nous a transmis le virus. » Sixu Tidiane poursuit : « À l’époque, on était à l’école. On l’a vu faire avec sa guitare. On était fascinés par sa voix perçante qui montait et descendait. » Le parcours du grand frère Amadou sera, hélas, de courte durée. En janvier 1983, il meurt d’un arrêt cardiaque lors d’un concert parisien à la Chapelle des Lombards.

Des débuts difficiles

La genèse de Touré Kunda en 1977 ne fut pas non plus un long fleuve tranquille. Ismaël relativise. « Aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années », cite-t-il. Son frère Sixu Tidiane se souvient : « Je travaillais au Sénégal pour une ONG qui formait aux nouvelles pratiques agricoles. Mon frère Ismaël, qui était en France depuis 1975, m’a dit de le rejoindre. Au bout de deux ans, j’ai accepté. Ça a été dur ! Je lui ai dit Une galère pareille je n’ai jamais connu ça ! Je vais rentrer ! Il m’a répliqué: Mais tu es fou ! Il faut qu’on se serre la ceinture et qu’on avance ! »

C’est le choc culturel entre la France et le Sénégal qui décourage Sixu : « En France, les échanges entre les gens n’avaient rien à voir avec ceux qu’on a au Sénégal. Malgré tout, on voulait continuer à pousser la porte. Heureusement qu’il y avait mes deux frères. Si j’avais été seul, je serais reparti au pays ! » Après un premier album aujourd’hui malheureusement introuvable, Ismaila et Sixu, les deux frères, optent pour le nom de Touré Kunda. « Touré en soninké, notre langue maternelle, c’est l’éléphant. Quand les éléphants sont plusieurs, on dit tourou », résume Sixu Tidiane. « C’est notre animal fétiche parce qu’il suffit de voir sa force ! Dans toute la Casamance, chaque nom de famille se termine par Kunda qui signifie la concession : Chez les Touré. »

Pionniers de la sono mondiale

Pour Touré Kunda, l’acte fondateur reste un fameux concert organisé cette année 1977 à l’hippodrome de Pantin par Mamadou Konté, le fondateur du label Africa fête, décédé en 2007: « On a senti la curiosité des Français », se rappelle Sixu Tidiane. « Ils avaient envie d’écouter notre musique. Je crois qu’on est venus à un moment où il fallait qu’on soit là. À l’époque, la musique africaine n’était pas connue en France. Pourtant, on avait des aînés tels Pierre Akendengue, Francis Bebey, Manu Dibango… Je ne sais pas pourquoi, mais les Français ont marché sur notre son. Au fil des mois, notre nom a fini par s’installer. » Les frères griots ont été pionniers en fusionnant allègrement le reggae, les musiques du sud du Sénégal, la salsa et le rock. Ismaila se remémore son propre éveil musical aux abords des mangroves de sa région : « À l’époque où les Indépendances se sont mises en route, il y avait une radio qui s’appelait Radio-Congo. Je devais avoir 11 ou 12 ans. On entendait toutes les informations venant de France et d’Europe vers l’Afrique. C’était une radio africaine avec un grand soubassement musical. Il y avait les musiques congolaises, gabonaises, sénégalaises, mais aussi de l’accordéon ! Il y avait de tout. On en a profité et on s’est servi autant qu’on voulait !

Par son travail de défricheur, le groupe a servi de boussole pour d’autres artistes africains qui se sont imposés dans le paysage musical international : « On a eu la chance d’être parmi les premiers, mais on ne s’est pas fermés », précise Sixu Tidiane. « Dans les années 1980, la musique africaine a commencé à être un sujet d’intérêt des maisons de disque. Maintenant, ça intéresse tout le monde ! » ajoute Ismaila.

En 1984, la grande tournée africaine Paris-Ziguinchor accouche d’un double album qui s’écoule à deux cent mille exemplaires et permet surtout de créer des liens avec les artistes du continent. Pour Sixu Tidiane, l’idée était simple. « Il y avait nos frères et sœurs en Afrique qui voulaient faire ce qu’on fait. Mais il y avait (et il y a toujours) des restrictions pour faire de la musique hors du continent. Alors, on a fait de grands shows au Sénégal, en Gambie, en Côte d’Ivoire, au Mali en invitant sur scène les Angélique Kidjo, Salif Keita… pour leur montrer que c’était possible. Youssou N’Dour, qui était dans le coin, est parti en Europe par la suite. Aujourd’hui, on trouve de la musique africaine partout. Le jardin est vaste. Beaucoup de fleurs ont éclos ! »

E’mma, l’Afrique libre

Flash-back. Nous sommes en 1980 et un air sur une rythmique reggae se fait entendre : « E’mma », issu de l’album E’mma Africa sorti à l’époque chez Celluloïd : « Comme les Occidentaux ne comprennent pas nos textes, je pense que c’est la mélodie qui les a accrochés », s’étonne encore Sixu Tidiane. « Tout le monde a aimé ce titre des États-Unis au Japon en passant par la Chine. Quand on a joué au Carnegie Hall à New York, on avait à peine commencé à chanter qu’on nous réclamait Emma ! » E’mma signifie la maman, dans le sens de la terre-mère, Mama Africa.

« Ça représente notre continent. Le thème de la chanson, c’est la liberté. L’Afrique libre. La liberté pour les pays dits sous-développés. Qu’on puisse vivre heureux, tranquillement, sans avoir les mains liées. Que tous les peuples du monde s’éveillent et retrouvent la liberté. E’mma o kou da dou kita : E’mma, enfin nous sommes libres ! » E’mma colle tellement au groupe comme le sparadrap du capitaine Haddock que le morceau emblématique est repris dans le nouveau disque, Lambi Golo dans une version latina avec Carlos Santana en invité. L’amitié entre le guitar hero et les frères Touré remonte en 1999 à son opus « Supernatural » et le titre « Africa bamba ». En 2005, on les retrouve sur un autre titre avec Santana sur son album All that I am. « Au Sénégal, on l’écoutait en même temps qu’Otis Redding, James Brown, Jimi Hendrix. Il faisait partie de nos préférés. De son côté, dans ses interviews, il parlait de nous. On a fini par se rencontrer. Et jusqu’à présent, on ne se quitte plus ! »

Enfants de Santhiaba

Le groupe est originaire de Santhiaba, cet historique quartier aux maisons coloniales décrépites de Ziguinchor a d’ailleurs donné son nom à leur avant-dernier album de 2008. Dans leurs chansons, les Touré Kunda s’expriment dans plusieurs langues : le soninké, le diola, le peul, le créole portugais ou encore le wolof. Ce melting-pot est le reflet du quotidien de leur quartier natal : « Nous vivions autour de palissades de maisons qui représentaient chacune une langue, une ethnie », décrit Ismaila. « À l’intérieur de ces concessions, les habitants fraternisent, deviennent comme des cousins d’une même famille. Parfois, ça va même plus loin. On finit par devenir des frères. On côtoie les mêmes cultures. Pendant l’Ascension, les catholiques et les musulmans le vivent ensemble, et c’est la même chose pendant la fête de l’Aïd. »

Tout naturellement, Touré Kunda a puisé dans le terroir casamançais, en particulier le djambadong, littéralement la danse des feuilles. Ce rite initiatique qui, comme son nom l’indique, coïncide avec la floraison des feuilles : « Les cultures sont mûres, prêtes à être récoltées », souligne Ismaila. « C’est à ce moment qu’on amène les jeunes filles et les jeunes garçons dans la forêt sacrée pour leur faire suivre ce rite qui les fait passer de l’adolescence à l’âge adulte. On assume ces valeurs ancestrales tout en modernisant nos musiques traditionnelles. »

Artistes engagés

En 1992, alors que l’Apartheid a été aboli un an plus tôt, les Touré Kunda ont l’occasion de jouer pour Nelson Mandela à Paris. Ils s’inscrivent ainsi dans le sillage des hommages discographiques rendus auparavant par Youssou N’Dour, Johnny Clegg, Hugh Masekela, Steel Pulse ou encore Brenda Fassie : « C’est l’Élysée qui nous a appelés à l’époque de François Mitterrand qui nous aimait beaucoup », relate Sixu Tidiane. « Quand Mandela a été invité en France, la présidence s’est dit que Touré Kunda devait jouer pour lui. Symboliquement, c’était très fort. »

10 ans plus tard, le 26 septembre 2002, Touré Kunda est mobilisé par un autre événement historique. Plus de 2 000 Sénégalais se noient lors du naufrage du ferry le Joola au large de la Gambie. Seules 64 personnes échappent à la mort. Profondément touchés les frères Touré sortent alors une K7 Un bateau pour la Casamance au bénéfice des familles des victimes : « Tout le monde était sensible à cette cause », évoque Sixu. « Ce drame, c’est pire que le Titanic ! Le bateau était prévu pour 450 personnes seulement. Les gens craignaient de prendre la route et d’être attaqués par des indépendantistes. La plupart étaient des étudiants qui allaient à l’université à Dakar. C’est une génération sacrifiée. Notre but aujourd’hui, fort des plus de cinquante chansons de notre répertoire, c’est de continuer à nous rendre utiles pour des causes humanitaires. »

Le nouvel album, Lambi Golo

Prévu le 25 mai, le nouveau disque du groupe poursuit dans cette voie consciente. À travers la parabole du Lambi Golo, la lutte du singe, Touré Kunda s’interroge sur l’évolution politique et écologique de la société en Afrique. Les contes de leur terroir où hommes et animaux se côtoient sont porteurs de ces questionnements. Au-delà de l’aspect philosophique, le dernier né des frères Touré est aussi un who’s who de la musique africaine francophone.

On trouve sur Lambi Golo les participations de Cheick Tidiane Seck, de Manu Dibango, du chanteur Lokua Kanza sur « Soif de liberté », mais aussi de leur compatriote de la nouvelle génération Alune Wade, le Marcus Miller sénégalais qui s’est fait remarquer en février dernier avec un disque jazz de belle facture African Fast Food sorti chez Crystal Publishing. Après cette si longue absence Touré Kunda semble à nouveau sur orbite, entre sa prestation au New Morning en mai, le festival des musiques métisses d’Angoulême le 3 juin et le festival Africajac en juillet. « Il faut que notre musique continue de s’ouvrir, qu’on brise les frontières pour qu’elle soit audible partout ! » conclut un Sixu Tidiane qu’on sent impatient de renouer avec le public.

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