Quand les écrivains africains abordent le tabou de l’homosexualité

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Mohamed Mbougar Sarr sur la terrasse de l'hôtel Djoloff à Dakar en 2017 © Antoine Tempé
Mohamed Mbougar Sarr dans « De purs hommes » et Monique Ilboudo dans « Si loin de ma vie », réunis au Salon africain de Genève, s’emparent de la question. À lire absolument.

Le Salon africain de Genève les a réunis pour une rencontre qui fut des plus fructueuses sur un thème encore tabou, celui de l’homosexualité en Afrique, et sur lequel chacun à sa façon, ces deux romanciers, venus du Burkina Faso pour Monique Ilboudo, et du Sénégal pour Mohamed Mbougar Sarr, font courageusement avancer la réflexion dans leurs livres respectifs.

Mohamed Mbougar Sarr, de Terre ceinte à De purs hommes

De purs hommes (Philippe Rey), un titre choisi par ironie sur la question de la « pureté » en opposition avec son contraire qu’on associe dans bien des lieux du monde encore à l’homosexualité, est le troisième roman du jeune Sénégalais. Il se sent en terrain ami à Genève où le prix Kourouma lui a été remis en 2015 pour  Terre ceinte , paru aux éditions Présence africaine, et qui nous menait au cœur des enjeux de la radicalisation de la jeunesse dans un pays subsaharien, en décrivant les ravages qu’il provoquait dans une famille. Dans le deuxième, tout récemment couronné par le prix de la Porte dorée, ce sont les migrants dont il incarne le quotidien, avec de formidables personnages et une narration peut-être un peu trop en chair, mais qui n’enlève pas sa qualité de fond à ce Silence du chœur, toujours chez Présence africaine, qui confirme le talent de l’écrivain.

Il revient en librairie dans une coédition Philippe Rey (France)-Jimsaan (Sénégal), avec un livre totalement différent, mais tout aussi ancré dans les problématiques de son continent d’origine. Mohamed Mbougar Sarr a la dent dure, l’écriture transgressive, sa lucidité ne laisse rien passer, et le fait que cet étudiant en philosophie soit installé à Paris ne l’éloigne pas, peut-être même le contraire, comme on le voit souvent, de la réalité de sa société. Ce livre, explique-t-il, est peut-être l’un des premiers sujets sur lesquels il aurait pu écrire, sans se douter qu’il deviendrait un écrivain reconnu aujourd’hui, quand il a découvert une vidéo au Sénégal en 2008, montrant le cadavre d’un supposé homosexuel en train d’être déterré du cimetière musulman par une foule haineuse. C’est ainsi que s’ouvre De purs hommes, dont le narrateur, Ndéné, est un peu à l’image de l’auteur à l’époque, relativement compréhensif par rapport à cet acte violent contre l’homosexuel, celui qu’on nomme en wolof « goor jigeen », homme-femme. Sa compagne, la libre Rama, sensuelle, bisexuelle, en veut à Ndéné de ne pas se révolter aussitôt contre le sort réservé à cet homme.

Mohamed Mbougar Sarr confie qu’il n’était pas loin, à l’époque, de réagir comme son personnage. Et que cette affaire lui a permis d’entamer pour lui-même une réflexion sur la question de l’homosexualité dans son pays. Des années plus tard, il en fait ce roman à la fois documenté, palpitant, audacieux dans sa liberté à décrire la sexualité, d’une modernité de point de vue et de langage percutante. Il offre une véritable plongée dans la société sénégalaise au miroir de son rapport à ceux qui dérangent.

Mise à l’index de Verlaine

Qui était cet homme sous le linceul, et qu’a-t-il fait pour mériter post-mortem un traitement aussi violent se demande le narrateur ? Professeur de lettres à l’université, revenu de ses illusions sur la possibilité de transmettre sa passion pour la littérature, il est interpellé par le fait concomitant d’être mis à l’index pour avoir enseigné Verlaine à ses étudiants. De là, à travers la liaison du poète avec Rimbaud, à faire l’apologie de l’homosexualité, il n’y a qu’un pas que les intolérants franchissent immédiatement… Cela fait beaucoup pour ce bientôt quadragénaire assez désabusé, qui se met en quête d’explication.

On croisera dans ce roman la figure du travesti Samba, lors d’une fête de Sabaar, magnifiquement décrite. Des imams refusant tout ce qui de près ou de loin pourrait ressembler à une relation entre deux hommes. Une Sénégalaise ayant grandi aux États-Unis, « libre et outrée » par les réactions de rejet auxquelles elle assiste, si opposées à celles des sociétés occidentales auxquelles on reproche d’avoir « importé » leurs mœurs vues comme décadentes en Afrique. Comme si l’homosexualité n’avait pas d’histoire sur le continent…

Romancier au regard de sociologue

Mohamed Mbougar Sarr fait à la fois œuvre de romancier en menant une intrigue très bien conduite, avec des dialogues percutants, une introspection très fine. Et de sociologue : il confronte tout ce qui s’oppose dans sa société : l’hypocrisie religieuse par rapport à la sexualité (l’auteur, lui, aurait plutôt tendance à mettre cartes sur table ou corps sur lit avec jubilation), les tensions familiales à travers la réaction du père de Ndéné, mais encore les différentes attitudes parmi les étudiants, et les professeurs… aussi.

lus intimement encore, l’auteur décrit le « trouble » dans lequel le regard d’un jeune homme plonge son héros jusque-là persuadé d’être hétérosexuel. Sans jugement moral, sans prise de position affichée, Mohamed Mbougar Sarr met le lecteur face à un personnage aux prises avec les contradictions de sa société, et le convie courageusement, d’où qu’il lise ce roman, à cette expérience qui perturbe peut-être mais enrichit, surtout.

Si loin de ma vie, le retour de Monique Ilboudo en pleine forme

Si loin de ma vie peut surprendre dans le parcours de Monique Ilboudo, écrivaine burkinabè de retour aux éditions du Serpent à plumes bien des années après Le Mal de peau (2001), tant il joue dans un nouveau registre, thématique et stylistique, abordant indirectement la question de l’homosexualité. Son héros, Jeanphi, originaire d’une très modeste famille, cherche par tous les moyens à quitter sa condition, sa ville de Ouabany, son pays, son continent pour l’Europe. Après plusieurs tentatives tout ou partie avortées, il est au bord de désespérer, quand il rencontre quasi par hasard le Français surnommé Egelp, 66 ans. Ce bel homme, à la suite de la disparition brutale de l’amour de sa vie, décide de consacrer sa fortune à une cause humanitaire. Un ami à lui est déjà « en affaires » dans le pays où Egelp l’y rejoint.

Un humour savoureux

Avec un humour savoureux et un sens piquant de la satire sur les relations entre l’Afrique et la France et inversement, Monique Ilboudo orchestre la rencontre entre le jeune Africain et le Blanc dans une maison louée par Egelp, dont Jeanphi devient le majordome. Leur arrangement convient et au duo, aux amis, à la famille, et à toute une petite troupe d’employés à l’entour, jusqu’à ce « regard » que lance un jour son patron blanc, au narrateur. Jamais Jeanphi n’avait songé qu’Egelp aurait pu être « différent ». Une immense colère s’empare du jeune homme…

« Travailler avec un Blanc », formule magique !

On ne déflorera pas ce qui s’ensuit, entre l’opportunité offerte par la formule magique « travailler avec un Blanc », la voie qu’elle ouvre sur un possible avenir en Europe, les conséquences à l’intérieur de soi, comme vis-à-vis des siens, aussi aimants et confiants en leurs enfants soient-ils, les réactions de la communauté religieuse chrétienne en l’occurrence, mais on admire la façon dont Monique Ilboudo a réussi à traiter dans un seul et court roman très enlevé autant de problématiques cruciales de notre monde en mutation. Professeure de droit à l’université, cette ancienne ambassadrice du Burkina au Danemark, qui fut précédemment ministre des Droits humains dans son pays en demeure une ardente militante. C’est une rencontre hasardeuse avec un compatriote, apprêté comme une femme, joliment maquillé, qui, soudainement, l’a fait s’interroger sur le statut des homosexuels dans son pays. « J’ai interrogé ma mère à ce sujet, confie-t-elle, mais sans aller jusqu’à la sexualité. » C’est à elle que l’écrivaine pense aujourd’hui en se demandant quel accueil aura son livre au Burkina et comment, dans sa langue maternelle, on traduira certains passages de son livre…

* « De purs hommes », de Mohamed Mbougar Sarr, Philippe Rey-Jimsaan, 191 pages, 16 euros.

* « Si loin de ma vie », de Monique Ilboudo , en librairie le 3 mai, Le Serpent à plumes, 160 pages, 16 euros.

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